Le mécanisme de méfiance a atteint un stade irréversible dans la Corne de l’Afrique. Suite à la reprise des combats contre le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) depuis le 23 septembre, Addis-Abeba a franchi une étape significative dans la tension croissante en accusant publiquement Asmara de soutenir la rébellion.
Dans un communiqué officiel, le ministère éthiopien des Affaires étrangères a annoncé la fermeture immédiate de son ambassade en Érythrée, une décision ferme prise « en réponse aux actes d’hostilité et de belligérance directs et indirects de l’Érythrée contre l’Éthiopie ».
Dans la foulée de cette rupture diplomatique, dix diplomates érythréens en poste à Addis-Abeba ont été déclarés persona non grata pour leur « implication dans des activités qui constituent une menace directe pour la sécurité nationale de l’Éthiopie, en violation de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques ».
Les représentants expulsés disposent d’un préavis de 48 heures pour quitter le territoire.
Engagé sur le front nord contre le mouvement indépendantiste tigréen, le gouvernement d’Abiy Ahmed somme désormais Asmara de « cesser tous les actes contraires aux principes régissant les relations entre États souverains ».
Paradoxalement, Addis-Abeba maintient une rhétorique ambiguë en réaffirmant son « attachement à ses liens historiques, culturels et humains étroits avec l’Érythrée et à la coexistence pacifique, la stabilité régionale et l’intégration », ajoutant que « l’Éthiopie reste attachée au règlement pacifique des différends et à la collaboration avec tous les pays de la Corne de l’Afrique pour promouvoir une paix, une sécurité et une intégration régionale durables ».
Ce brutal coup de froid ravive les fractures d’une histoire commune tumultueuse.
Rattachée à l’Éthiopie sous forme de fédération par l’ONU en 1952, l’Érythrée avait vu son parlement dissous dix ans plus tard par l’empereur Haïlé Sélassié. Cette annexion unilatérale avait déclenché une guerre d’indépendance de trente ans menée par le FPLE d’Isaias Afwerki, avant que ce dernier ne s’allie en 1991 au TPLF éthiopien pour faire tomber la dictature du Derg.
L’indépendance érythréenne, entérinée par référendum en 1993, a privé l’Éthiopie de son accès direct à la mer, préparant le terrain au conflit frontalier sanglant de Badmé entre 1998 et 2000 qui avait fait près de 80 000 morts et figé les deux nations dans deux décennies de « ni paix, ni guerre ».
Après le rapprochement spectaculaire de 2018 et leur coopération militaire contre le Tigré entre 2020 et 2022, la rupture s’est consommée lors des accords de paix de Pretoria. Mis à l’écart des négociations entre Abiy Ahmed et le TPLF, le président Isaias Afwerki a perçu ce compromis comme une trahison stratégique.
Aujourd’hui, l’affrontement a changé de visage. L’ambition affichée par Addis-Abeba d’obtenir un accès souverain à la mer Rouge en ciblant implicitement les ports d’Assab et de Massawa est vécue par Asmara comme une menace directe contre son intégrité territoriale.
Pour contrer son voisin, l’Érythrée arme et entraîne désormais les insurgés éthiopiens, notamment les milices Amhara Fano et certaines factions tigréennes. Cette rivalité bilatérale s’inscrit désormais dans un jeu d’alliances régional explosif, où Asmara s’associe à l’Égypte et au Soudan pour encercler diplomatiquement l’Éthiopie, tandis qu’Addis-Abeba s’appuie sur le soutien des Émirats arabes unis, laissant craindre une conflagration majeure au cœur de la mer Rouge.

