La chambre de jugement de la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF) a rejeté la demande de mise en liberté provisoire de Me Sory Daouda Camara et de Me Mandjou Sangaré. Poursuivis notamment pour escroquerie au jugement, faux et usage de faux en écritures publiques et authentiques, usurpation de titres et de fonctions et complicité, les deux huissiers de justice devront rester en détention en attendant la poursuite des débats.
La prochaine audience est fixée au 19 octobre 2026. Les réquisitions du ministère public et les plaidoiries des avocats sont notamment attendues à cette échéance.
À la sortie du tribunal, les positions sont apparues nettement tranchées. La défense déplore le maintien en détention de ses clients et conteste les arguments avancés contre eux. De son côté, Ecobank estime que les faits dénoncés dans cette affaire dépassent largement un simple différend autour de l’exécution d’une décision de justice.
La défense dénonce le maintien en détention
Pour Me Souleymane Kouyaté, le rejet de la demande de mise en liberté provisoire est une déception. L’avocat assure que la défense avait pourtant tenté de répondre aux préoccupations exprimées par le parquet, notamment au sujet d’un éventuel risque de concertation frauduleuse entre les personnes poursuivies.
Une solution avait même été proposée : si les deux huissiers étaient remis en liberté, ils pourraient se voir formellement interdire tout contact entre eux. Une mesure que l’avocat jugeait suffisante pour prévenir le risque évoqué.
La chambre de jugement n’a cependant pas suivi cette proposition. Me Souleymane Kouyaté s’interroge sur cette décision, qu’il estime difficile à concilier avec les principes encadrant la détention provisoire.
« La loi est claire : la liberté, c’est le principe et la détention, l’exception », a-t-il rappelé, en invoquant également la présomption d’innocence dont bénéficient ses clients.
L’avocat souligne par ailleurs que la question de leur remise en liberté aurait déjà été examinée à trois reprises au cours de la procédure. Selon lui, les arguments présentés auraient dû conduire la juridiction à revoir sa position.
Au-delà de cette question, les échanges ont aussi porté sur le différend opposant Ecobank à Mme Chaloub, notamment autour d’un procès-verbal de saisie-attribution de créances.
D’après Me Souleymane Kouyaté, le représentant de la banque a confirmé l’existence d’une procédure antérieure concernant cet acte. Il affirme que sa validité a été reconnue successivement par la cour d’appel et par la Cour commune de justice et d’arbitrage (CCJA).
L’avocat conteste, en revanche, l’idée selon laquelle les difficultés seraient liées à une question posée par un agent d’Ecobank à l’huissier, au sujet de la signification préalable de la décision à la partie adverse. À ses yeux, cette vérification ne faisait pas partie des obligations de la banque dans le cadre de la procédure concernée.
« Ce qu’elle a comme obligation, c’est de recevoir le procès-verbal et de répondre aux différentes informations qui siéent en la matière », a-t-il soutenu.
Une interprétation que la partie civile ne partage pas. Pour Ecobank, les faits en cause soulèvent des questions bien plus importantes que celles liées aux formalités d’exécution d’un acte judiciaire.
Ecobank évoque une diversion et met en avant la prescription
Me Pépé Antoine Lamah, avocat d’Ecobank, défend une lecture radicalement différente du dossier. Il estime que les déclarations entendues à l’audience confortent la position de la banque, en particulier sur un point : la connaissance de l’acte litigieux dès 2018.
« C’est un aveu de la partie civile », a-t-il déclaré, avant de s’interroger sur le temps écoulé entre cette connaissance et l’engagement de la procédure actuelle.
Pour l’avocat, les démarches judiciaires entreprises à l’époque soulèvent la question de la prescription. Il soutient que le délai applicable serait de trois ans. Un argument qu’il avance au nom des intérêts de la banque, mais dont la portée devra être appréciée à la lumière des règles applicables et des pièces du dossier.
Me Pépé Antoine Lamah considère également que les poursuites engagées chercheraient, selon lui, à empêcher Mme Chaloub de faire exécuter une décision obtenue devant la CCJA.
« Ce n’est qu’une diversion. Ce n’est qu’une diversion pour tenter d’empêcher maître Chaloub d’exécuter sa décision, on essaie de la coller un procès », a-t-il affirmé.
Pour étayer son argumentation, l’avocat indique avoir versé aux débats un arrêt rendu en 2001. Selon son interprétation, cette décision établirait que Me Alimou Chaloub demeurait débitrice de la société Africof. Il y voit un élément susceptible de remettre en cause le fondement de la créance invoquée en 2018.
Cet arrêt occupe, selon lui, une place importante dans la compréhension des accusations d’escroquerie au jugement formulées dans cette affaire.
« Nous sommes là pour démontrer que, sur la base de faux documents, c’est à travers des manœuvres frauduleuses que cette décision a été obtenue », a soutenu Me Pépé Antoine Lamah.
L’avocat tient toutefois à distinguer la démarche de la partie civile d’une contestation directe de la décision de la CCJA. Selon lui, il ne s’agit ni de demander sa révision ni d’en obtenir l’annulation, mais de faire examiner les conditions dans lesquelles elle aurait été obtenue.
Il affirme que des documents contestés et des manœuvres frauduleuses auraient été utilisés et estime que ces questions n’entraient pas dans le champ d’examen de la juridiction communautaire au cours de la procédure concernée.
Ces affirmations constituent la thèse défendue par Ecobank. Leur bien-fondé reste soumis à l’appréciation de la juridiction saisie.
Plus de 10 milliards de francs guinéens de frais avancés par Ecobank
Le dossier ne se limite pas aux questions de procédure. Les conséquences financières de cette affaire occupent également une place importante dans l’argumentation de la banque.
Me Pépé Antoine Lamah affirme qu’Ecobank Guinée a déjà engagé plus de 10 milliards de francs guinéens de frais. Ce montant comprendrait, selon lui, les honoraires des avocats, leurs déplacements et leur hébergement, ainsi que les dépenses liées à la mobilisation du personnel de la banque.
L’avocat évoque aussi les saisies qui auraient été pratiquées sur les biens d’Ecobank dans le cadre de l’exécution de l’arrêt de la CCJA.
Selon ses explications, la condamnation initiale dépassait les deux millions de dollars. Le montant aurait ensuite augmenté avec l’application des intérêts légaux moratoires calculés au moment des opérations d’exécution, pour dépasser désormais 4,6 millions de dollars.
« À la base, c’est plus de 2 millions de dollars qui ont été reconnus par la CCJA. Mais aujourd’hui, quand l’huissier dans le cadre de son opération d’exécution a procédé à la liquidation, n’est-ce pas, des intérêts légaux moratoires, nous sommes à plus de 4,6 millions de dollars », a-t-il expliqué.
Pour le conseil d’Ecobank, ces sommes donnent la mesure du préjudice que la banque estime avoir subi. Il réclame que les faits dénoncés soient examinés dans toute leur ampleur, en insistant sur la transparence et la loyauté qui doivent, selon lui, entourer les procédures judiciaires.
Les montants avancés et les accusations formulées par l’avocat demeurent toutefois les éléments de la position défendue par la banque. Leur appréciation relève de la juridiction chargée d’examiner l’affaire.
Un dossier toujours disputé avant l’audience du 19 octobre
Le prochain rendez-vous judiciaire est fixé au 19 octobre 2026. Les débats doivent se poursuivre, avec des réquisitions du ministère public et des plaidoiries attendues au cours de cette étape de la procédure.
D’ici là, les deux camps maintiennent leurs positions. La défense continue de contester le maintien en détention des deux huissiers et le bien-fondé des poursuites engagées contre eux. Ecobank, pour sa part, entend faire reconnaître les éléments qu’elle présente comme des indices de manœuvres frauduleuses.
Derrière le débat sur la liberté provisoire se dessine ainsi un contentieux plus large, mêlant validité d’actes judiciaires, conditions d’exécution d’une décision de justice, prescription et enjeux financiers considérables.
La suite des débats devra permettre à la juridiction d’examiner les arguments des différentes parties. À ce stade, les accusations restent à apprécier par la justice et Me Sory Daouda Camara comme Me Mandjou Sangaré demeurent présumés innocents.

