Dr Ibrahima Sory Sylla, Cardiologue : « On peut être jeune et hypertendu sans le savoir »

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Et si l’hypertension n’était plus seulement une maladie de « vieux » ? À 20, 25 ou 30 ans, on peut déjà être hypertendu sans ressentir le moindre symptôme. Dans cette seconde partie de l’entretien, le Dr Ibrahima Sory Sylla, cardiologue et praticien hospitalier en France, déconstruit cette idée reçue et alerte sur une maladie souvent silencieuse, mais dont les effets peuvent s’accumuler pendant plusieurs décennies. Sédentarité, surpoids, alimentation trop salée, troubles du sommeil, alcool… le spécialiste passe en revue les facteurs de risque, explique quand une hypertension précoce doit faire rechercher une cause sous-jacente et insiste sur un réflexe simple : connaître sa tension, quel que soit son âge.

Guinee360 : Les jeunes sont-ils eux aussi exposés à l’hypertension artérielle ? À partir de quelle tranche d’âge observez-vous des cas dans votre pratique ?

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Dr Ibrahima Sory Sylla : L’HTA est plus fréquente avec l’âge mais elle n’est absolument pas réservée aux personnes âgées. Elle peut être diagnostiquée dès l’adolescence et chez l’adulte jeune. En pratique clinique, des hypertensions peuvent être rencontrées chez des patients dans la vingtaine ou la trentaine. Chez ces patients, il est particulièrement important de confirmer rigoureusement le diagnostic et de rechercher les éléments pouvant orienter vers une hypertension secondaire.

Quels sont aujourd’hui les principaux facteurs susceptibles d’expliquer l’hypertension chez les jeunes ?

On retrouve notamment le surpoids ou l’obésité, la sédentarité, une alimentation très salée ou très transformée, les antécédents familiaux, les troubles du sommeil et l’apnée du sommeil. Il faut également rechercher certaines substances ou certains traitements : stimulants, médicaments, consommation excessive d’alcool ou substances psychoactives. Enfin, une cause rénale, vasculaire ou endocrinienne doit être envisagée plus volontiers que chez une personne âgée.

Le mode de vie actuel — alimentation, manque d’activité physique, surpoids, stress, sommeil insuffisant, consommation d’alcool ou de tabac — joue-t-il un rôle important ?

La diminution de l’activité physique quotidienne, l’augmentation du poids, une alimentation souvent riche en sel et en aliments ultra-transformés, la consommation d’alcool ainsi que certains troubles du sommeil constituent un terrain favorable. Le stress chronique peut également participer à une élévation tensionnelle, même s’il ne faut pas résumer l’HTA au stress. Le tabac joue surtout un rôle majeur dans l’augmentation du risque cardiovasculaire global.

Avez-vous constaté une augmentation des cas d’hypertension chez les jeunes ces dernières années ?

Il faut répondre avec prudence. On constate une préoccupation croissante concernant les facteurs de risque cardiovasculaire apparaissant plus précocement, notamment l’obésité, la sédentarité et les anomalies métaboliques. Une partie de l’augmentation apparente peut également être liée à un meilleur dépistage. Il est donc préférable de parler d’une vigilance croissante vis-à-vis de l’HTA du sujet jeune plutôt que d’attribuer toute évolution à un seul facteur.

Si cette évolution est effectivement observée, quelles habitudes ou transformations du mode de vie pourraient l’expliquer ?

Les principaux éléments sont probablement l’augmentation de la sédentarité, le temps passé devant les écrans, la diminution de l’activité physique, le surpoids, les régimes alimentaires riches en sodium et en produits industriels, ainsi que l’altération de la durée et de la qualité du sommeil. Ces facteurs ne doivent cependant pas faire oublier qu’une HTA précoce peut avoir une cause médicale spécifique.

Lorsqu’une hypertension apparaît très tôt chez un jeune, faut-il rechercher des causes particulières ou des maladies sous-jacentes ?

Une HTA diagnostiquée chez un adulte jeune doit faire envisager plus systématiquement une hypertension secondaire, notamment lorsqu’elle est sévère, d’apparition brutale, résistante au traitement ou associée à des anomalies cliniques ou biologiques. Les recommandations européennes recommandent notamment de rechercher une hypertension secondaire chez les adultes hypertendus avant 40 ans, en adaptant les explorations au contexte clinique c’est-à -dire, au cas par cas. On recherchera notamment une atteinte rénale, une cause rénovasculaire, un hyperaldostéronisme primaire, certaines pathologies endocriniennes ou un syndrome d’apnées du sommeil.

Quels sont les risques d’une hypertension qui apparaît précocement et qui évolue pendant plusieurs décennies ?

Le problème essentiel est la durée d’exposition à la pression artérielle élevée. Une personne hypertendue dès 25 ou 30 ans peut être exposée pendant plusieurs décennies. Cette exposition cumulative augmente progressivement le risque d’hypertrophie ventriculaire gauche, d’athérosclérose, de maladie coronarienne, d’AVC, d’insuffisance cardiaque, d’insuffisance rénale et probablement de certaines formes de déclin cognitif. C’est pourquoi une HTA du sujet jeune ne doit pas être banalisée.

À partir de quel âge conseillez-vous de contrôler régulièrement sa tension artérielle ? Et à quelle fréquence ?

On se base toujours sur des recommandations européennes, la pression artérielle devrait être mesurée chez l’adulte dès 18 ans. Chez les personnes âgées de 18 à 39 ans sans facteur de risque particulier, un contrôle au minimum environ tous les trois ans est recommandé. À partir de 40 ans, un contrôle annuel est conseillé, et plus fréquemment chez les personnes à risque.

Comment mesurer correctement sa tension à domicile pour obtenir une mesure fiable ?

La technique est essentielle. Il faut utiliser de préférence un tensiomètre automatique validé avec brassard huméral adapté à la circonférence du bras. Le patient doit être assis confortablement, le dos et le bras soutenus, les pieds posés au sol, après quelques minutes de repos. Il faut éviter de parler pendant la mesure et éviter juste auparavant l’exercice physique, le tabac ou les excitants. On réalise idéalement deux mesures successives à chaque session, matin et soir, pendant plusieurs jours, idéalement sept jours et au minimum trois, afin de calculer une moyenne représentative.

Quels sont les principaux moyens de prévenir ou de faire baisser une hypertension : alimentation, activité physique, perte de poids, réduction du sel, gestion du stress, sommeil, etc. ?

Les mesures hygiéno-diététiques constituent la base de la prise en charge : réduction de la consommation de sel, alimentation riche en fruits, légumes et aliments peu transformés, activité physique régulière, perte de poids lorsqu’elle est nécessaire et modération de la consommation d’alcool. Il faut également arrêter le tabac pour réduire le risque cardiovasculaire global, améliorer la qualité du sommeil et prendre en charge une éventuelle apnée du sommeil. La gestion du stress peut être utile en complément, mais ne remplace pas les autres interventions ni un traitement antihypertenseur lorsqu’il est indiqué.

Quels sont les principaux traitements de l’hypertension artérielle ?

Les grandes familles utilisées sont les inhibiteurs du système rénine-angiotensine, essentiellement les IEC ou antagonistes des récepteurs de l’angiotensine II, les inhibiteurs calciques et les diurétiques thiazidiques ou apparentés. Les bêtabloquants ont également une place importante lorsqu’il existe une indication particulière, par exemple certaines coronaropathies, arythmies ou situations d’insuffisance cardiaque. Le traitement est adapté au profil du patient, à son âge, à ses comorbidités, aux éventuelles atteintes d’organes et à la tolérance. Il y a également les anti -hypertenseur centraux.

Dans quels cas les changements de mode de vie peuvent-ils suffire, et dans quels cas un traitement médicamenteux devient-il nécessaire ?

Cela dépend du niveau tensionnel et surtout du risque cardiovasculaire global. Chez une personne à faible risque présentant une élévation modérée de la pression artérielle, des mesures hygiéno-diététiques peuvent initialement être privilégiées avec surveillance. À l’inverse, une HTA confirmée importante, la présence d’une maladie cardiovasculaire, d’une insuffisance rénale, d’un diabète ou d’un risque cardiovasculaire élevé rendent généralement nécessaire un traitement pharmacologique associé aux mesures de mode de vie.

Pourquoi certains patients arrêtent-ils leur traitement lorsque leur tension redevient normale ? Quels sont les risques d’un arrêt ou d’une mauvaise observance du traitement ?

Certains patients peuvent penser que l’hypertension est « guérie ». Or, dans beaucoup de cas, la pression est normale précisément parce que le traitement fonctionne. Un arrêt non encadré peut entraîner une remontée progressive ou parfois importante de la pression artérielle et augmenter le risque cardiovasculaire. Une mauvaise observance expose également à des variations tensionnelles et à une protection insuffisante des organes cibles. Un traitement peut parfois être allégé chez certains patients ayant profondément modifié leur mode de vie, mais cela doit se faire avec une surveillance médicale et non par arrêt spontané. C’est pour cela, j’aime dire aux patients que le traitement de l’hypertension artérielle est pour la vie et non à vie.

Que risque une personne qui reste hypertendue pendant plusieurs années sans traitement ou avec une hypertension mal contrôlée ?

Une HTA chronique non contrôlée entraîne progressivement des lésions des artères et des organes qu’elles vascularisent. Elle augmente considérablement le risque d’AVC, de maladie coronarienne, d’infarctus, d’insuffisance cardiaque et de maladie rénale chronique. Le caractère asymptomatique est justement dangereux : un patient peut se sentir parfaitement bien alors que des atteintes cardiovasculaires ou rénales se développent progressivement.

Quels sont les principaux organes touchés par l’hypertension et comment la maladie les endommage-t-elle progressivement ?

Les principaux organes cibles sont le cœur, avec hypertrophie ventriculaire gauche, maladie coronarienne, troubles du rythme et insuffisance cardiaque ; le cerveau, avec AVC ischémique ou hémorragique et atteintes des petits vaisseaux cérébraux ; les reins, avec altération progressive de la fonction rénale ; les artères, avec accélération de l’athérosclérose et augmentation de la rigidité artérielle ; et les yeux, avec rétinopathie hypertensive dans les formes importantes. Ces atteintes résultent notamment de contraintes mécaniques répétées sur la paroi vasculaire et de phénomènes de remodelage vasculaire.

Quel est le lien entre l’hypertension artérielle et l’accident vasculaire cérébral (AVC) ?

L’HTA est l’un des facteurs de risque modifiables les plus importants de l’AVC. Elle favorise à la fois les AVC ischémiques, en contribuant aux lésions et à l’athérosclérose des vaisseaux cérébraux, et les AVC hémorragiques, en fragilisant les petites artères cérébrales. Le contrôle tensionnel constitue donc un des piliers majeurs de la prévention primaire et secondaire de l’AVC.

L’hypertension augmente-t-elle également le risque d’infarctus, d’insuffisance cardiaque ou d’insuffisance rénale ?

Oui, très clairement. Au niveau coronarien, elle accélère l’athérosclérose et augmente le risque d’infarctus. Au niveau cardiaque, l’augmentation chronique de la postcharge oblige le ventricule gauche à travailler davantage, ce qui peut provoquer une hypertrophie puis contribuer à une insuffisance cardiaque. Au niveau rénal, l’HTA endommage progressivement les petits vaisseaux et les glomérules. Elle peut ainsi provoquer ou aggraver une insuffisance rénale chronique.

Quels signes ou symptômes chez une personne hypertendue doivent conduire à consulter rapidement, voire à rechercher une urgence médicale ?

Une pression artérielle très élevée, notamment autour de 180/110 mmHg ou davantage, doit conduire à une évaluation rapide, en particulier lorsqu’elle s’accompagne de symptômes. Une urgence doit être envisagée en présence de douleur thoracique, dyspnée importante, déficit moteur ou sensitif brutal, trouble de la parole, confusion, perte de connaissance, troubles visuels majeurs, céphalée brutale inhabituelle ou signes évoquant un œdème aigu du poumon. Ce n’est pas uniquement le chiffre de tension qui définit l’urgence hypertensive, mais surtout l’existence d’une atteinte aiguë d’un organe cible.

Si vous deviez donner trois conseils essentiels à la population pour prévenir l’hypertension et ses complications, lesquels donneriez-vous ?

Premièrement : connaître sa tension. On ne peut pas se fier aux symptômes, puisque l’hypertension est généralement silencieuse et c’est un tueur silencieux.

Deuxièmement : agir précocement sur les facteurs modifiables. Activité physique régulière, alimentation équilibrée et peu salée, contrôle du poids, limitation de l’alcool et absence de tabagisme constituent une véritable prévention cardiovasculaire.

Troisièmement : lorsqu’une hypertension est diagnostiquée, la prendre au sérieux et suivre le traitement dans la durée car le traitement c’est pour la vie. Le bénéfice du contrôle tensionnel se mesure surtout en années de prévention des AVC, des infarctus, de l’insuffisance cardiaque et de l’insuffisance rénale.
Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes qui pensent que l’hypertension est une maladie réservée aux personnes âgées ?

L’hypertension n’est pas une maladie réservée aux personnes âgées. On peut avoir 20, 25 ou 30 ans, être hypertendu et ne ressentir absolument aucun symptôme. Chez un jeune, l’enjeu est particulièrement important parce que l’exposition à une pression artérielle excessive peut durer plusieurs décennies. Plus l’HTA est détectée tôt, plus nous avons la possibilité d’agir précocement, de rechercher une éventuelle cause sous-jacente et surtout d’éviter des complications cardiovasculaires à long terme. Le message essentiel est donc simple : connaître sa tension fait partie de la prévention, quel que soit son âge.