Se sentir bien ne veut pas forcément dire que la tension est normale. L’hypertension artérielle est souvent silencieuse et peut être découverte tardivement, parfois après l’apparition d’une complication. Pourtant, lorsqu’elle n’est pas prise en charge, elle peut entraîner de graves problèmes de santé, comme l’AVC, l’infarctus et l’insuffisance cardiaque. Selon l’OMS, 1,4 milliard d’adultes âgés de 30 à 79 ans vivaient avec une hypertension en 2024. En Guinée, 29,9% des personnes âgées de 15 à 64 ans étaient concernées selon l’enquête STEPS citée par le spécialiste.
Comment reconnaître l’hypertension? Quels sont ses principaux facteurs de risque et comment peut-on la prévenir? Dans cet entretien, le Dr Ibrahima Sory Sylla, Cardiologue, praticien hospitalier en France et spécialiste de l’hypertension artérielle, explique les causes, les signes, les méthodes de dépistage et les moyens de prévenir cette maladie souvent silencieuse.
Guinee360 : Qu’est-ce que l’hypertension artérielle (HTA) et comment se définit-elle médicalement ?
Dr Ibrahima Sory Sylla : L’hypertension artérielle, ou HTA, correspond à une élévation chronique de la pression exercée par le sang sur la paroi des artères. Elle se définit par une pression artérielle systolique (PAS ≥140mmHg) et ou une pression artérielle diastolique (PAD ≥90mmHg) au repos et en dehors de toute prise d’excitant.
Existe-t-il des données épidémiologiques?
Selon l’OMS, on estime que 1,4 milliard d’adultes âgés de 30 à 79 ans dans le monde souffraient d’hypertension en 2024 soit 33 % de la population de cette tranche d’âge. Les deux tiers des adultes âgés de 30 à 79 ans qui souffrent d’hypertension vivent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire. On estime que 600 millions d’adultes atteints d’hypertension (44 %) l’ignorent. Environ 630 millions d’adultes atteints d’hypertension (4 %) sont diagnostiqués et traités. L’hypertension est maîtrisée chez environ 320 millions d’adultes (23 %). L’hypertension est l’une des premières causes de décès prématuré dans le monde. L’une des cibles mondiales en matière de lutte contre les maladies non transmissibles consiste à réduire la prévalence de l’hypertension non maîtrisée de 25 % entre 2010 et 2025.
Comment se présentent les données en Guinée?
En Guinée, selon l’enquête STEPS réalisée en 2009, 25% des personnes de 15 à 64 ans avaient une HTA à Conakry et à l’échelle nationale 29,9% entre 15-64ans. Les données hospitalières montrent une prévalence de 61,4% en 2021 chez les patients de plus de 60 ans. C’est pour vous dire que le problème est bien réel dans notre pays.
À partir de quelles valeurs de tension artérielle considère-t-on qu’une personne est hypertendue ?
Selon les recommandations européennes, l’HTA reste définie au cabinet médical par une pression artérielle systolique ≥ 140 mmHg et/ou une pression artérielle diastolique ≥ 90 mmHg. On distingue également une catégorie de « pression artérielle élevée », entre 120 et 139 mmHg pour la systolique ou entre 70 et 89 mmHg pour la diastolique. Cette catégorie n’est pas synonyme d’HTA mais conduit à évaluer le risque cardiovasculaire global. Hors du cabinet, les seuils diffèrent : en automesure, une moyenne ≥ 135/85 mmHg correspond classiquement à une HTA, et en mesure ambulatoire de la pression artérielle (MAPA) la moyenne sur 24 heures est considérée élevée à partir d’environ 130/80 mmHg.
Une seule mesure élevée suffit-elle pour poser un diagnostic d’hypertension, ou faut-il effectuer plusieurs mesures à différents moments ?
Non, sauf circonstances particulières. La pression artérielle varie naturellement avec l’activité physique, le stress, la douleur, le sommeil ou encore la consommation de stimulants. Une valeur isolée élevée ne suffit donc généralement pas à diagnostiquer une HTA. Le diagnostic repose sur des mesures répétées au cabinet et, lorsque cela est possible, sur une confirmation par automesure tensionnelle à domicile ou une MAPA sur 24 heures. Cela permet notamment d’identifier l’effet « blouse blanche » et l’hypertension masquée.
L’hypertension provoque-t-elle nécessairement des symptômes ? Quels sont les signes qui peuvent éventuellement alerter ?
La plupart des personnes souffrant d’hypertension ne ressentent aucun symptôme. Les pressions artérielles très élevées peuvent toutefois causer des maux de tête, une vision floue, des douleurs thoraciques et d’autres symptômes.
Quelles sont les principales causes de l’hypertension artérielle ? Existe-t-il une différence entre l’hypertension essentielle et l’hypertension secondaire ?
Dans la grande majorité des cas chez l’adulte, on parle d’hypertension essentielle ou primaire : il n’existe pas une cause unique identifiable. Elle résulte de l’interaction entre une prédisposition génétique, le vieillissement vasculaire et différents facteurs environnementaux ou comportementaux. À l’inverse, une hypertension secondaire est provoquée par une cause identifiable : maladie rénale, sténose des artères rénales, hyperaldostéronisme primaire, certaines pathologies endocriniennes, syndrome d’apnées obstructives du sommeil (qui est sous diagnostiqué dans notre pays), certains médicaments… La recherche d’une cause secondaire est particulièrement importante devant une HTA précoce, sévère ou résistante.
Quel rôle joue l’alimentation, notamment la consommation excessive de sel, mais aussi le surpoids, la sédentarité et la consommation d’alcool ?
Ils occupent une place majeure. Une alimentation trop riche en sodium favorise notamment la rétention hydrosodée et l’augmentation de la pression artérielle, particulièrement chez les personnes sensibles au sel. Le surpoids et l’obésité augmentent également le risque d’HTA par plusieurs mécanismes métaboliques, hormonaux et sympathiques. La sédentarité contribue au risque cardiovasculaire global, tandis qu’une consommation excessive d’alcool peut directement favoriser l’élévation tensionnelle. C’est pourquoi, le régime DASH (Dietary Approaches to Stop Hypertension) est privilégié dans l’HTA. C’est un mode d’alimentation conçu pour réduire l’HTA et améliorer la santé cardiovasculaire.
Quelle place occupent les facteurs génétiques et les antécédents familiaux dans l’apparition de l’hypertension?
Elle est importante, mais elle n’est pas déterministe. L’HTA est une maladie complexe et généralement polygénique. Un antécédent familial, notamment chez les parents proches, augmente la probabilité de développer une hypertension. Les antécédents familiaux constituent donc un facteur de risque non modifiable.
Une personne dont les parents sont hypertendus est-elle forcément plus exposée, ou peut-elle réduire ce risque par son mode de vie ?
Elle est effectivement plus exposée statistiquement, mais elle n’est pas condamnée à devenir hypertendue. Le terrain génétique interagit fortement avec l’environnement. Maintenir un poids adapté, pratiquer une activité physique régulière, limiter le sel et l’alcool, ne pas fumer et conserver une alimentation équilibrée permettent de diminuer les facteurs de risque modifiables. Une personne ayant des antécédents familiaux doit surtout être particulièrement attentive au dépistage régulier.

