De la consommation en hausse aux nouvelles routes de la cocaïne, le continent africain occupe une place de plus en plus centrale dans l’économie mondiale des drogues illicites. Longtemps considéré comme une simple zone de transit, il est désormais un espace de consommation, de production et de redistribution, avec des conséquences sanitaires et sécuritaires majeures.
Selon le rapport mondial sur les drogues 2026 de l’ONUDC, le marché mondial des drogues poursuit son expansion. En 2024, 331 millions de personnes, soit 6,2 % de la population mondiale âgée de 15 à 64 ans, ont consommé une drogue, contre 5,2 % dix ans plus tôt. Le cannabis demeure la substance la plus consommée avec 256 millions d’usagers, devant les opioïdes (63 millions), les amphétamines (32 millions), la cocaïne (25 millions) et l’ecstasy (21 millions).
Parallèlement, les réseaux criminels innovent sans cesse. Les drogues synthétiques se multiplient afin de contourner les réglementations : 755 nouvelles substances psychoactives circulaient sur les marchés en 2024, dont 118 identifiées pour la première fois cette année-là.
Mais derrière ces chiffres mondiaux, une réalité s’impose : l’Afrique est devenue un acteur incontournable des nouvelles dynamiques du trafic international.
L’Afrique n’est plus uniquement une zone de passage. Elle est désormais un maillon essentiel des chaînes logistiques des organisations criminelles internationales.
Le continent représente ainsi 61 % des quantités mondiales de cannabis (herbe et résine) saisies en 2024, tandis que 60 % des opioïdes pharmaceutiques saisis dans le monde entre 2020 et 2024 l’ont été en Afrique. Plus impressionnant encore, 97 % des saisies mondiales de tramadol et 55 % des saisies de codéine ont été réalisées sur le continent durant cette période.
L’Afrique du Nord demeure une plateforme majeure pour le trafic de résine de cannabis vers l’Europe occidentale. Quant à l’héroïne en provenance d’Afghanistan, elle emprunte de plus en plus la « route du Sud», transitant par l’Afrique de l’Est avant d’alimenter les marchés africains et européens. Environ un cinquième des saisies mondiales d’héroïne ont ainsi été effectuées en Afrique en 2023 et 2024, contre seulement 2 % en 2020.
L’Afrique de l’Ouest, nouveau hub de la cocaïne
C’est toutefois dans le trafic de cocaïne que la montée en puissance de l’Afrique est la plus spectaculaire.
Selon une enquête de l’ONG Global Initiative Against Transnational Organized Crime, les routes mondiales connaissent une profonde recomposition. L’Afrique de l’Ouest s’impose désormais comme un véritable hub stratégique reliant l’Amérique du Sud aux marchés européens.
L’illustration la plus frappante remonte au 1er mai 2026, lorsque la Garde civile espagnole a intercepté, au large du Sahara occidental près de Dakhla, une cargaison record de cocaïne transportée par un vraquier battant pavillon des Comores. Le navire avait quitté Freetown, en Sierra Leone, en direction de Benghazi, en Libye.
Les enquêteurs estiment que la drogue avait été chargée en Sierra Leone avant d’être transférée vers des embarcations rapides près des îles Canaries, puis redistribuée vers les côtes européennes.
L’enquête révèle également le rôle du cargo Arconian, qui aurait multiplié les escales entre plusieurs ports ouest-africains, Dakar, Bissau, Abidjan, Kaolack et Cotonou, illustrant l’existence d’un réseau maritime désormais bien structuré.
Une mutation des routes internationales
Les organisations criminelles adaptent rapidement leurs itinéraires. Depuis 2023, les principaux points de départ de la cocaïne en Amérique du Sud se déplacent progressivement du Brésil vers le Suriname et le Guyana. En Afrique de l’Ouest, les zones de largage se concentrent désormais entre le Ghana et le Sénégal, avec une importance grandissante de la Sierra Leone depuis 2025.
Les chiffres témoignent de cette évolution. Les flux transitant par l’Afrique de l’Ouest vers l’Europe seraient passés de 2,4 tonnes en 2024 à 5,6 tonnes en 2025, selon le MAOC-N.
Autre indicateur révélateur : les saisies de cocaïne transportée hors conteneurs ont été multipliées par sept entre 2022 et 2024, atteignant 352 tonnes. À l’inverse, les saisies de cocaïne conteneurisée sur les routes ouest-africaines diminuent fortement, signe que les trafiquants privilégient désormais des méthodes plus discrètes, notamment les cargos et les transferts en mer.
Une consommation qui progresse également
Si l’Afrique devient un carrefour du trafic, elle est aussi un marché de consommation de plus en plus important, selon l’ONUDC.
En 2024, 7,5 % des Africains âgés de 15 à 64 ans ont consommé du cannabis, avec des niveaux proches de 10 % en Afrique australe et en Afrique de l’Ouest et du Centre.
L’usage des opioïdes demeure également préoccupant. Environ 1,4 % de la population africaine consomme des opioïdes, tandis que l’usage non médical du tramadol continue de représenter une menace majeure, notamment en Afrique du Nord ainsi qu’en Afrique de l’Ouest et du Centre.
La consommation de cocaïne progresse elle aussi, particulièrement dans ces mêmes régions ainsi qu’en Afrique australe. Au moins 5 760 personnes souffrant de troubles liés à la cocaïne ont suivi un traitement sur le continent ces dernières années, même si les données disponibles restent incomplètes.
Une crise sanitaire silencieuse
L’augmentation de la consommation s’accompagne d’importants défis sanitaires. On estime à 1,5 million le nombre de personnes qui s’injectent des drogues en Afrique. Parmi elles, 204 000 vivent avec le VIH, soit une prévalence de 15,3 %, supérieure à la moyenne mondiale.
La situation est particulièrement alarmante en Afrique australe, où 41,4 % des usagers de drogues injectables vivent avec le VIH, tandis que l’hépatite C demeure également très répandue.
Les spécialistes s’inquiètent également de l’apparition de nouvelles préparations locales telles que le nyaope, le kadhafi ou le kush, qui contiennent parfois de puissants opioïdes synthétiques de la famille des nitazènes, augmentant considérablement les risques de surdose.
L’augmentation de la production mondiale de cocaïne, désormais estimée à plus de 4 000 tonnes de cocaïne pure en 2024, soit plus de quatre fois le niveau observé dix ans auparavant, alimente directement cette transformation des routes du trafic.
Dans ce contexte, l’Afrique occupe désormais une position stratégique à plusieurs niveaux : région de transit incontournable pour la cocaïne sud-américaine et l’héroïne asiatique, importante zone de production de cannabis, marché de consommation en pleine expansion et territoire confronté à une diversification rapide des drogues synthétiques.
Cette évolution place les États africains face à un double défi. Ils doivent renforcer les capacités de lutte contre les réseaux criminels tout en développant des politiques de prévention, de traitement et de réduction des risques afin de répondre à une crise sanitaire qui s’intensifie sur l’ensemble du continent.

