S’inscrivant dans le cadre de la stratégie mondiale de santé « L’Amérique d’abord », présentée par l’administration Trump comme une évolution du modèle américain de coopération sanitaire, plusieurs pays, notamment en Afrique, ont signé ces derniers mois des accords de santé avec les États-Unis.
Cette initiative intervient dans un contexte de réorganisation de l’aide sanitaire internationale, marqué notamment par la restructuration de l’USAID, le retrait partiel des États-Unis de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et la réduction de certaines lignes d’aide étrangère. Washington affirme vouloir promouvoir une plus grande autonomie des systèmes de santé partenaires à travers des mécanismes reposant davantage sur le cofinancement et les résultats.
Selon le Département d’État américain, ces accords bilatéraux visent notamment à renforcer les capacités de surveillance sanitaire grâce à « la mise en place de systèmes de données permettant de suivre les données épidémiologiques, les données relatives à la prestation de services et les données relatives à la chaîne d’approvisionnement ».
Toutefois, plusieurs spécialistes de santé publique ont exprimé des interrogations concernant les dispositions relatives au partage des données sanitaires et des agents pathogènes. Certains estiment que les pays partenaires pourraient être amenés à fournir des informations stratégiques sans disposer de garanties explicites quant à l’accès futur aux vaccins, traitements ou innovations qui pourraient résulter de leur exploitation.
Selon le Département d’État américain, trente-deux accords ont déjà été signés dans le cadre de cette initiative. D’après Think Global Health, la majorité concerne des pays africains, mais également plusieurs États d’Amérique latine et d’Asie.
En Afrique, dix-neuf pays, dont la Guinée, auraient adhéré à ce programme. Figurent également sur cette liste le Botswana, le Burkina Faso, le Burundi, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la République démocratique du Congo, l’Eswatini, l’Éthiopie, le Kenya, le Lesotho, le Liberia, Madagascar, le Malawi, le Mozambique, le Nigeria, le Rwanda, la Sierra Leone et l’Ouganda.
Pour le cas spécifique de la Guinée, le gouvernement a signé le 27 février 2026 un accord sanitaire avec les États-Unis d’un montant de 142,6 millions de dollars destiné à soutenir la réforme du système de santé sur une période de cinq ans (2026-2030). Les autorités guinéennes présentent ce partenariat comme une opportunité de renforcer un secteur confronté à d’importants défis structurels.
Dans plusieurs pays africains, ces accords ont fait l’objet de positions divergentes. Au Ghana, le gouvernement a rejeté le dispositif en raison des exigences liées au partage de données sensibles. Au Zimbabwe, les autorités ont qualifié l’accord d’«asymétrique». En Zambie, certaines clauses ont été jugées contraires aux intérêts nationaux. Au Kenya, un accord signé a été suspendu par décision judiciaire à la suite d’une action introduite par une organisation de consommateurs.
Au-delà des considérations financières et sanitaires, le débat autour de ces accords s’inscrit dans une réflexion plus large sur la gouvernance des données à l’ère numérique. La question de savoir qui collecte les informations, qui les exploite et qui bénéficie des connaissances qui en découlent alimente les discussions au sein des milieux académiques, sanitaires et éthiques.
Cette problématique a récemment trouvé un écho particulier au Vatican. Dans son encyclique Magnifica Humanitas, publiée le 25 mai 2026, le pape Léon XIV met en garde contre les nouvelles formes de concentration du pouvoir liées à la maîtrise des données, en référence implicite à certaines stratégies de coopération sanitaire internationales, dont la politique « L’Amérique d’abord » sans la nommer explicitement.
« Aujourd’hui encore, le colonialisme prend de nouvelles formes. Il ne se contente plus de dominer les corps, mais s’approprie les données, transformant les vies individuelles en informations exploitables. Des régions entières, notamment celles marquées par une fragilité structurelle et une influence géopolitique limitée, sont actuellement soumises à une nouvelle logique d’extraction : celle des données de santé, des profils épidémiologiques, des cartes génétiques et des informations démographiques. »
Le souverain pontife souligne que ces informations sont devenues des ressources stratégiques dont la valeur dépasse largement le seul cadre médical. « Celles-ci sont devenues les nouvelles “terres rares” du pouvoir : des données vitales qui, une fois agrégées et analysées, permettent d’alimenter des modèles prédictifs, d’orienter les stratégies d’investissement, d’anticiper les crises et, surtout, de déterminer qui et quoi est considéré comme important. »
Poursuivant sa réflexion, le chef de l’Église catholique appelle à un cadre éthique garantissant que les bénéfices issus de la collecte et de l’exploitation des données profitent également aux populations concernées. « Ceux qui contrôlent les données de santé de populations entières – souvent collectées sous prétexte d’aide, de recherche ou d’innovation – disposent d’un levier structurel sur l’avenir, car ils peuvent façonner les besoins et les marchés. Ils peuvent aussi décider, avant tout le monde, à qui seront attribués les médicaments, les investissements et les protections. »
Pour Léon XIV, l’un des principaux défis contemporains réside dans la capacité des États, des institutions et des organisations internationales à faire du partage des connaissances un bien commun, plutôt qu’un instrument de pouvoir.
« Sans cela, l’ère numérique ne sera pas postcoloniale, mais coloniale sous une autre forme. »

