Manéah : retour sur le site, un an après l’éboulement meurtrier (Reportage)

9 min de lecture

Près d’un an après l’éboulement du 20 août 2025, qui a fait 19 morts à Manéah, le paysage porte encore les marques de la catastrophe. Sur le site du drame, les traces des habitations englouties se sont progressivement estompées sous l’effet du temps et de la végétation. Là où vivaient autrefois des centaines de familles, le silence s’est désormais installé.

Pour les survivants, cependant, le temps n’a pas refermé les blessures. Entre les séquelles physiques, les difficultés financières et l’absence de solutions durables, beaucoup peinent encore à reconstruire leur existence.

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Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer qu’une centaine de familles occupaient autrefois cet espace. Les vestiges des maisons ensevelies sont à peine visibles. Les herbes ont envahi le terrain et les arbres ont progressivement repris possession des lieux, comme si la nature tentait d’effacer les dernières traces du drame.

À quelques mètres du site, certaines habitations qui ont échappé à l’éboulement sont toujours debout. Mais leurs portes restent closes. Les cours autrefois animées sont désormais désertes. Si le décor a changé, les souvenirs, eux, demeurent intacts.

N’Faly Kourouma

Face aux traces laissées par la catastrophe, N’Faly Kourouma replonge dans des souvenirs douloureux. Son regard se fixe sur l’endroit où sa famille a été frappée de plein fouet. « J’ai perdu trois enfants ici », confie-t-il avec émotion.

À cette perte s’ajoute une autre épreuve. Son épouse, rescapée de l’éboulement, souffre encore de complications qui nécessitent un suivi médical régulier.

Selon lui, la prise en charge des soins repose désormais essentiellement sur ses propres moyens. «L’État s’est occupé de ma femme durant le mois qu’elle a passé à l’hôpital sino-guinéen. Mais toutes les deux semaines, je l’amène encore à l’hôpital. Elle a toujours mal aux côtes. »

Mory Kourouma

Lorsque la catastrophe est survenue, Mory Kourouma se trouvait en Guinée-Bissau. C’est depuis ce pays voisin qu’il a appris la nouvelle qui allait bouleverser sa vie.

Il a perdu son épouse ainsi que deux de ses enfants. « J’ai perdu ma femme, un membre de sa famille et mes deux enfants. Aujourd’hui, j’ai du mal à supporter mon unique enfant qui a survécu au drame.»

Submergé par l’émotion, il interrompt son témoignage. Les mots semblent insuffisants pour exprimer une douleur qui l’accompagne désormais au quotidien.

Les vestiges d’une vie disparue

Sous un manguier, Sory Konaté traverse les herbes envahissantes pour retrouver l’emplacement de son ancienne maison.

Sory Konaté

Quelques tôles sont encore visibles. Elles constituent les derniers témoins d’une habitation qu’il avait bâtie pour sa famille. « Voici les tôles qui étaient sur ma maison. Ce jour-là, j’étais impuissant face à ce destin tragique. J’ai été consolé par le ministre Mory Condé après avoir perdu cinq de mes proches, dont ma femme, avec qui je n’ai vécu que trois ans, et mon unique enfant. »

Pour lui, chaque élément du paysage rappelle une personne disparue. Derrière la végétation qui recouvre progressivement le site, les souvenirs restent profondément ancrés.

À proximité du lieu du drame, certaines concessions sont toujours visibles. Dans l’une d’elles, deux maisons accueillaient autrefois 17 personnes. Aujourd’hui, les murs sont recouverts de toiles d’araignée et les insectes ont remplacé les habitants.

Abdoulaye Doumbouya

Aboudaye Doumbouya, qui affirme être le propriétaire des lieux, raconte comment sa vie a basculé après la catastrophe. « Après la construction, je n’ai pu faire que quatre ans dans cette cour. Le gouvernement nous a sommés de quitter les lieux à la suite de l’éboulement du 20 août 2025. Dix-sept âmes vivaient ici. »

Faute de moyens suffisants, sa famille a été contrainte de se disperser. «Aujourd’hui, beaucoup sont partis au village parce que je n’ai pas eu les moyens de trouver un endroit pouvant nous accueillir tous. Les 30 millions de francs guinéens que l’État m’a donnés ne pouvaient pas me permettre de supporter toutes ces charges. Nous demandons au président Mamadi Doumbouya de penser à nous.»

Au cours de notre reportage, une scène retient particulièrement l’attention. Dans la concession de Sayon Condé, la végétation a entièrement envahi les lieux. Les herbes ont recouvert la cour, donnant l’impression d’une habitation abandonnée depuis de nombreuses années.

Le Chien heureux de retrouver son propriétaire

Pourtant, un être vivant continue d’y habiter : le chien de la famille.

L’ancien occupant se souvient d’une maison autrefois animée par plusieurs générations. « Je vivais ici avec mes deux épouses, ma sœur et mes trois enfants, avec ce chien. Aujourd’hui, seul le chien y vit. L’État nous a interdit de revenir habiter ici. Je demande au gouvernement de se pencher sur notre situation. »

Cette image résume à elle seule l’ampleur du bouleversement provoqué par l’éboulement : une concession autrefois pleine de vie, désormais réduite au silence.

Entre difficultés financières et sentiment d’abandon

Dans une autre concession, Alpha Cissé, ancien imam de la localité, évoque les difficultés auxquelles sa famille est confrontée depuis son départ du camp d’accueil.

Alpha Cissé

Avant la catastrophe, il assumait la responsabilité de 21 personnes. « Dans cette cour, j’avais en charge 21 personnes. Les 30 millions que l’État m’a donnés ne m’ont même pas permis de supporter le loyer pendant trois mois. »

Les dépenses quotidiennes restent particulièrement lourdes pour une famille aussi nombreuse. « Ma famille consommait un sac de riz de 50 kilos en 15 jours. Depuis que nous sommes sortis du camp, nous n’avons plus d’interlocuteurs. »

Son témoignage met en lumière une préoccupation partagée par plusieurs rescapés : comment reconstruire sa vie lorsque l’aide d’urgence prend fin et qu’aucune solution durable n’est proposée ?

Les promesses en attente

Ibrahima Sory Diallo, lui aussi ancien imam de la localité, affirme que certaines promesses faites après la catastrophe n’ont pas été tenues.

Ibrahima Sory Diallo

Avant l’éboulement, il vivait dans une maison de trois chambres et un salon avec 12 personnes à sa charge. « Dans cette maison de trois chambres et salon, j’avais en charge 12 personnes. L’État avait promis de prendre en charge les frais de scolarité de nos enfants, mais cela n’a pas été fait. Moi, j’avais quatre élèves à soutenir.»

Face aux difficultés liées au relogement, il formule une requête claire. « Si l’État ne nous trouve pas un autre endroit, qu’il nous laisse revenir dans nos maisons. »

Une reconstruction encore inachevée

À Manéah, les traces matérielles de la catastrophe s’effacent progressivement. Mais pour les familles touchées, l’éboulement continue de produire ses effets.

Certains ont perdu leurs enfants. D’autres ont perdu leur conjoint. Plusieurs ont été contraints d’abandonner leur maison, tandis que des familles entières ont été dispersées entre la capitale et les villages.

Presque un an après le drame, beaucoup affirment ne plus savoir vers qui se tourner.

Sur ce site désormais silencieux, les habitations ont disparu, les portes se sont refermées et la végétation a repris ses droits.

Derrière cette apparente tranquillité se cache pourtant une réalité beaucoup plus douloureuse : celle de familles qui cherchent encore les moyens de se reconstruire après l’une des catastrophes les plus meurtrières qu’ait connues la localité.