« L’IA ne va jamais remplacer le médecin » : l’alerte du Dr Édouard Tolno sur l’automédication

17 min de lecture

En Guinée, de plus en plus de personnes décrivent leurs symptômes à une IA, suivent ses recommandations et se rendent ensuite en pharmacie pour acheter des médicaments, sans consultation médicale. Une pratique qui inquiète le Dr Édouard Tolno, médecin généraliste au CMC Ratoma, qui rappelle que l’IA peut orienter, mais ne remplace ni l’examen clinique ni le diagnostic du médecin.

Guinée360 : Qu’est-ce que l’automédication ?

- SMS NEWS -
SMS ALERTE - Mini Landing Page

📱 SMS ALERTE

L'actualité en direct sur votre mobile

🎉

3 JOURS GRATUITS

🎁

Profitez de nos actualités sans engagement

COMMENCER MON ESSAI GRATUIT
Actus Express
📱
Par SMS
🌐
Sans Internet

Dr Édouard Tolno : L’automédication désigne l’usage d’un médicament pour traiter une maladie sans consulter un professionnel de santé. C’est un phénomène très courant dans toutes les familles et toutes les sociétés. Mais parfois, cela peut porter préjudice à la santé des personnes qui en abusent.

Pourquoi l’automédication est-elle aussi fréquente ?

L’automédication est très fréquente dans nos sociétés, en Guinée notamment. Il y a plusieurs facteurs qui poussent les gens à y avoir recours. C’est d’abord le manque de temps. Les gens n’ont pas souvent le temps d’aller voir un médecin. Ils vont donc trouver le chemin le plus facile et se dire qu’ils vont s’automédiquer. En dehors du manque de temps, il y a aussi le coût des prestations médicales. Il faut payer la consultation, le laboratoire et les éventuels examens avant d’obtenir une ordonnance. Les gens ont donc peur du coût et préfèrent prendre le chemin le plus court. Il y a aussi l’accessibilité. Certaines personnes n’ont pas accès rapidement à un professionnel de santé et préfèrent donc passer par l’automédication. Il y a également l’effet des médias, des radios, d’Internet et actuellement de l’intelligence artificielle. Des gens entrent leurs signes et symptômes dans une IA, qui leur donne un traitement. Ils vont ensuite directement à la pharmacie pour acheter le médicament.

Il y a aussi la complicité de certaines pharmacies. Normalement, un médicament doit être dispensé sur prescription médicale dans les conditions normales. Mais certains font passer l’argent avant le respect de l’éthique. Il y a enfin l’étalage ambulant qui vend illégalement des médicaments dans les boutiques et les marchés. La population a donc facilement accès à ces médicaments. Voilà quelques facteurs qui font que cette automédication est très fréquente dans nos sociétés.

Quels sont les médicaments que les populations utilisent le plus souvent sans consulter ?

Ce sont d’abord les antalgiques et les anti-inflammatoires. Les principales plaintes des malades sont souvent la fièvre ou la douleur. Ils vont donc penser au paracétamol ou à l’ibuprofène. En dehors de ces médicaments, il y a aussi les antibiotiques. Dans les conditions normales, l’antibiotique ne doit être prescrit que lorsqu’il y a une preuve d’infection bactérienne. Pour tout problème accompagné de fièvre, on va parfois penser qu’il y a une infection bactérienne et prendre de l’amoxicilline, de l’ampicilline, de la ciprofloxacine, et ainsi de suite. Et ça entraîne des résistances aux antimicrobiens. Il y a aussi les antihypertenseurs, les antidiabétiques et les médicaments contre les problèmes d’estomac, notamment les inhibiteurs de la pompe à protons comme l’oméprazole et le pantoprazole. Chaque groupe de médicaments a des effets secondaires.

Quels sont les principaux dangers de l’automédication ?

D’abord, c’est le surdosage. Il y a des gens qui prennent plusieurs médicaments ayant le même principe actif sans le savoir, parce que les noms sont différents. Par exemple, quelqu’un peut prendre deux ou trois médicaments antigrippaux différents qui contiennent pratiquement tous du paracétamol. Il y a une dose à ne pas dépasser. Au-delà, le médicament peut devenir toxique pour le foie. L’usage abusif de l’automédication peut également exposer à des problèmes du foie et du rein, car la plupart des médicaments sont métabolisés au niveau du foie et éliminés par le rein.

Il y a aussi le risque de résistance aux antimicrobiens, notamment avec les antibiotiques. Les gens les prennent parfois sans savoir s’ils ont une infection bactérienne. Quand vous prenez un médicament qui n’est pas indiqué pour la maladie que vous voulez traiter, vous exposez votre organisme et vous favorisez la résistance. La prise de plusieurs médicaments peut également entraîner des interactions médicamenteuses. Il y a enfin des problèmes de dépendance avec certains médicaments, notamment le tramadol.

Peut-on prendre un médicament qui a été prescrit à un proche parce qu’on présente les mêmes symptômes ?

Non. On ne doit pas utiliser un médicament qui a été prescrit à un proche parce qu’on présente les mêmes symptômes. On peut avoir les mêmes signes et souffrir de maladies différentes. Par exemple, le paludisme et la fièvre typhoïde peuvent présenter les mêmes signes : la fièvre, les courbatures, les maux de tête et les douleurs articulaires. Mais ils n’ont pas le même traitement. Ça pourrait aussi être une méningite. Si je prends l’antipaludique d’un proche pour traiter une méningite, je risque de graves conséquences. Le mieux, c’est donc de se faire consulter pour savoir de quoi on souffre et avoir une prescription adaptée.

Quels risques présente un mauvais dosage ou une mauvaise durée de traitement ?

C’est toujours dangereux. Le paracétamol, dans les conditions normales, est bien toléré. Lorsqu’il est pris de façon abusive, il peut entraîner une toxicité hépatique. Quand quelqu’un prend quatre ou cinq grammes par jour pendant une longue période, il peut abîmer les cellules hépatiques. Les anti-inflammatoires, comme le diclofénac, peuvent entraîner des problèmes de reins et créer des problèmes au niveau de l’estomac. L’autre danger est la prise de plusieurs médicaments qui peut entraîner des interactions médicamenteuses. Sans compter les problèmes de dépendance avec certains médicaments, notamment le tramadol.

L’automédication peut-elle masquer les symptômes d’une maladie et retarder son diagnostic ?

Oui, bien sûr. C’est un des dangers de l’automédication. Vous allez prendre trop vite un médicament pour traiter un symptôme au lieu de faire un diagnostic. Alors, ça va masquer le tableau et la maladie va évoluer à bas bruit. Je prends l’exemple d’une maladie digestive. Quelqu’un peut avoir une péritonite, une occlusion intestinale ou une perforation gastrique secondaire à un ulcère. Il va prendre un antalgique qui va calmer provisoirement la douleur. Pendant ce temps, la maladie évolue. Ou alors, quelqu’un qui fait le paludisme, au départ, c’est un paludisme simple. Au lieu de prendre un médicament antipaludique, il va prendre du paracétamol pour calmer la fièvre. La maladie évolue probablement.

Quels sont les risques liés à l’utilisation abusive des antidouleurs et des anti-inflammatoires ?

Quand nous prenons des anti-inflammatoires, comme le diclofénac, ça peut entraîner des problèmes de reins et créer des problèmes au niveau de l’estomac.

Pourquoi faut-il être particulièrement prudent avec les médicaments chez les enfants et les femmes enceintes ?

Il faut être prudent avec les enfants et les femmes enceintes parce que ce sont des catégories de la population qui sont les plus exposées. Les enfants sont concernés à cause de l’immaturité de leurs organes. Ils ne peuvent pas prendre la même chose que les adultes. Chez une femme enceinte, tout ce qu’elle prend passe par le placenta et arrive à l’enfant. Ça devient donc un risque pour elle de prendre un médicament sans demander l’avis d’un professionnel de santé. C’est la même chose pour les personnes âgées, celles qui ont plus de 65 ans, parce que les organes sont plus faibles. En dehors de ces catégories, les diabétiques, les hypertendus et les personnes qui ont le cancer ne doivent pas prendre n’importe quel médicament. S’ils doivent prendre des médicaments, c’est sous conseil du médecin ou en informant le professionnel de santé.

Pourquoi les antibiotiques sont-ils particulièrement concernés par l’automédication ?

Parce que les antibiotiques sont souvent utilisés dans le cadre de l’automédication. Les gens prennent des antibiotiques sans savoir s’ils ont une infection bactérienne ou non. Pour une infection virale ou fongique, ils prennent parfois des antibiotiques alors que ça n’a pas de sens.

Que risque-t-on lorsqu’on prend un antibiotique sans avis médical ?

C’est la résistance aux antimicrobiens. C’est une conséquence qui est actuellement considérée comme un réel problème de santé publique. Si vous prenez des antibiotiques sans preuve d’une infection bactérienne, vous augmentez le risque de résistance aux antimicrobiens. Même lorsqu’on a une preuve bactérienne, il est nécessaire de procéder à un antibiogramme pour voir quel est l’antibiotique le mieux adapté pour combattre le germe. Chaque germe a des antibiotiques auxquels il est résistant et auxquels il est sensible. À plus forte raison, si on n’a même pas de preuve bactérienne, l’utilisation irrationnelle des antibiotiques favorise la résistance aux antimicrobiens.

Comment l’automédication favorise-t-elle la résistance aux antibiotiques ?

Quand vous prenez un médicament qui n’est pas indiqué pour la maladie que vous voulez traiter, vous exposez votre organisme. L’organisme va s’habituer à ce médicament alors que la maladie n’est pas traitée. Le jour où la maladie se représentera, ce même antibiotique ne pourra plus traiter cette maladie. Ça crée une forme de résistance. Il sera alors difficile pour cette personne, en cas d’infection bactérienne, de faire face à ces mêmes antibiotiques. Il faudra d’autres antibiotiques qui sont plus forts pour pouvoir combattre cette infection bactérienne.

Dans quels cas une personne peut-elle éventuellement prendre un médicament sans consulter ?

Je peux dire que c’est quelque chose qu’on peut faire dans certains cas d’urgence, par exemple, parce qu’on n’a pas de signes vitaux ou de pronostic fonctionnel en jeu. Mais cette automédication ne doit pas dépasser 72 heures. Normalement, quand on utilise l’automédication, au bout de 48 à 72 heures, c’est-à-dire deux à trois jours, si on n’a pas la solution, si on voit que le mal persiste, il est important de voir un médecin.

À partir de quel moment faut-il impérativement consulter un médecin?

Dès que vous voyez que le médicament que vous utilisez pour un mal déterminé n’est plus efficace au bout de deux ou trois jours, il est important d’aller voir un professionnel de santé pour faire un diagnostic précis.

Quels signes doivent pousser à arrêter l’automédication et à aller rapidement à l’hôpital ?

Il faut surtout éviter l’automédication lorsqu’il y a un signe de gravité. Par exemple, un problème respiratoire. Il faut aller voir directement un professionnel de santé. Une faiblesse d’une partie du corps, il faut également consulter. Ou alors, on a une douleur intense qui ne cède pas au médicament usuel. Il faut aller voir un professionnel. Ou alors, on est dans un état de faiblesse totale. Ou encore, on vomit du sang, on urine du sang ou on a du sang dans les selles. Dans ces situations, on ne doit pas faire d’automédication. Il faut également consulter en cas de vomissements qui ne s’arrêtent pas. Dans ces situations-là, ce que je conseille, c’est de voir tout de suite un professionnel de santé pour savoir quelle est la cause de ces critères de gravité.

Quel conseil donner aux personnes qui gardent d’anciens médicaments et les réutilisent lorsqu’elles ressentent les mêmes symptômes ?

Les anciens médicaments à la maison, c’est un autre facteur qui entraîne la fréquence de l’automédication. On peut avoir besoin d’un ancien médicament pour traiter un petit problème de santé. Par exemple, s’il y a une petite douleur ou une fièvre, on peut utiliser son paracétamol. Mais il est important de vérifier si le médicament que vous avez gardé longtemps n’est pas expiré et de voir dans quelles conditions il a été conservé. Si le médicament n’est pas bien conservé, le produit peut perdre son principe actif et devenir inefficace. Il y a des médicaments qu’on doit conserver à une température inférieure à 25 °C et d’autres au réfrigérateur. L’endroit où le médicament est conservé et la date d’expiration sont donc importants à vérifier avant de l’utiliser. Il n’est pas mauvais de faire de l’automédication. Ce n’est pas mauvais en soi. Mais pour les petits problèmes, oui, on peut utiliser une automédication. Dès que vous voyez que le médicament n’est plus efficace au bout de deux ou trois jours, il est important d’aller voir un professionnel de santé pour faire un diagnostic précis.

Quel message final souhaitez-vous adresser à ceux qui pensent que consulter un médecin n’est pas nécessaire pour une maladie « simple » ?

Le message que je lance à la population en général, c’est qu’il est important de consulter un médecin. Nous avons un manque de temps, des difficultés d’accès à un médecin ou à un centre de santé proche et parfois des difficultés financières. Mais, malgré cela, il est très important d’aller voir un médecin. Le conseil que j’ai surtout à l’endroit de ceux qui utilisent l’intelligence artificielle actuellement pour faire leurs diagnostics à la maison, après, ils vont dans les pharmacies pour acheter les médicaments, c’est que l’intelligence artificielle ne va jamais remplacer le médecin. L’intelligence artificielle va répondre de manière générale, mais c’est le médecin qui pourra faire la différence pour savoir de quoi vous souffrez exactement. Donc, en consultant un médecin, vous êtes sûr d’avoir un diagnostic précis et un traitement adéquat. L’usage de l’automédication n’est pas mauvais en soi pour les petits problèmes de santé. Mais lorsqu’il y a un critère de gravité, ou lorsque le mal persiste au bout de deux ou trois jours malgré le traitement, il est important de consulter.