Fouta-Djallon : ces manuscrits oubliés qui racontent une histoire intellectuelle à préserver

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Fouta-Djallon ces manuscrits oubliés qui racontent une histoire intellectuelle à préserver

Retrouvés dans des collections familiales, conservés dans les bibliothèques privées ou transmis de génération en génération, les manuscrits du Fouta-Djallon constituent un patrimoine historique, religieux, scientifique et littéraire encore insuffisamment connu. Leur préservation représente aujourd’hui un enjeu majeur pour la mémoire collective guinéenne.

Il arrive parfois que l’histoire d’un peuple se révèle dans les endroits les plus inattendus. Dans les vieilles malles familiales, au fond d’une armoire ou parmi les affaires laissées par les générations précédentes, des documents oubliés attendent parfois d’être redécouverts.

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La Fouta possède un patrimoine manuscrit d’une grande richesse, constitué au fil des siècles dans les centres d’enseignement religieux et intellectuels, mais aussi au sein des familles et des bibliothèques privées. Ces documents, rédigés principalement en arabe et parfois en langues africaines transcrites en caractères arabes (ajami), abordent des domaines variés : théologie, jurisprudence islamique, grammaire, poésie, histoire, généalogie, astronomie et sciences traditionnelles.

Longtemps conservés dans des collections familiales, parfois transmis de génération en génération, ces écrits constituent des sources précieuses pour mieux comprendre l’histoire intellectuelle, religieuse, sociale et culturelle des sociétés guinéennes. Pourtant, une partie importante de ce patrimoine demeure encore peu connue, insuffisamment étudiée et exposée aux risques de détérioration ou de disparition.

Le Fouta-Djallon, une terre de livres et de lettrés

L’histoire du Fouta-Djallon ne peut être comprise uniquement à travers les traditions orales, les récits politiques ou les témoignages des explorateurs européens. Elle repose également sur une importante documentation écrite produite par les savants, les lettrés et les chroniqueurs de la région.

À partir de la fondation de l’imamat du Fouta-Djallon au XVIIIe siècle, l’enseignement religieux et la production intellectuelle ont occupé une place importante dans la société. Les centres d’apprentissage, les familles de lettrés, les mosquées et les écoles coraniques ont contribué à la circulation des connaissances.

Les manuscrits conservés dans les familles témoignent de cette activité intellectuelle. Ils abordent des domaines variés : exégèse coranique, jurisprudence, théologie, grammaire arabe, poésie, histoire, généalogie, astronomie, calcul du temps et morale.

Certains sont rédigés en arabe, tandis que d’autres utilisent le pular transcrit en caractères arabes, selon la tradition dite ajami. Cette diversité montre que les lettrés du Fouta ne se limitaient pas à la transmission des textes religieux classiques : ils produisaient, adaptaient, commentaient et transmettaient également des connaissances dans leur propre environnement linguistique et culturel.

Ces documents constituent ainsi des sources essentielles pour comprendre les institutions, les rapports sociaux, les pratiques religieuses et les évolutions historiques de la région.

Des sources historiques qui méritent d’être davantage étudiées

L’intérêt des manuscrits du Fouta-Djallon dépasse largement le cadre de l’histoire religieuse.

Les chroniques, correspondances, généalogies et récits historiques permettent de mieux comprendre les événements politiques, les relations entre les familles dirigeantes, les rapports avec les autorités religieuses et les transformations de la société.

Ils apportent également un éclairage sur les relations entre le Fouta-Djallon et les territoires voisins, notamment dans les périodes précédant et suivant la colonisation.

Les recherches consacrées à ces documents confirment leur importance. Une étude publiée en 2024 dans la revue scientifique Akofena, intitulée « Sur les traces des manuscrits islamiques du Fouta Djalon (Guinée) », met en évidence l’existence de collections privées encore insuffisamment explorées. Les recherches menées sur le terrain en 2022 et 2023 ont permis de découvrir plusieurs documents importants pour comprendre l’histoire et les réalités socioculturelles du Fouta-Djallon aux XIXe et au début du XXe siècle.

D’autres travaux, notamment ceux de l’historien Bernard Salvaing, soulignent l’intérêt des sources arabes et peules produites localement. Ces documents complètent les récits des voyageurs et des administrateurs coloniaux en donnant accès au regard des sociétés africaines sur leur propre histoire.

Il est donc indispensable de considérer les manuscrits comme des sources historiques à part entière et de les intégrer davantage dans les travaux universitaires consacrés à la Guinée.

Defte Fouta : contribuer à faire sortir les manuscrits de l’oubli

C’est dans cette perspective que s’inscrit mon engagement à travers Defte Fouta, une initiative consacrée à la documentation, à la préservation, à la valorisation et à la diffusion du patrimoine écrit du Fouta-Djallon.

À travers ce site et les outils numériques associés, l’objectif est de rendre accessibles des textes anciens, des manuscrits, des poèmes, des chroniques, des documents religieux et des productions intellectuelles issus de la tradition savante du Fouta.

Cette démarche répond à une préoccupation simple : un patrimoine qui reste enfermé dans des collections privées, sans être identifié, documenté ou transmis, risque progressivement de disparaître de la mémoire collective.

Il ne s’agit pas seulement de publier des photographies de vieux documents. Il faut également identifier les auteurs, établir les titres, vérifier les attributions, transcrire les textes, les traduire lorsque cela est nécessaire et les replacer dans leur contexte historique.

Defte Fouta entend ainsi contribuer à créer un espace de découverte et de documentation accessible aux chercheurs, aux étudiants, aux passionnés d’histoire et aux nouvelles générations.

Le travail du Dr Makka Bah et la nécessité de poursuivre les recherches

Parmi les initiatives qui ont contribué à faire connaître ce patrimoine manuscrit, il convient de souligner le travail du Dr Makka Bah. Dans le cadre de ses recherches, il a effectué une vaste tournée à travers le Fouta-Djallon, parcourant différentes localités à la recherche de manuscrits conservés dans les familles et les bibliothèques privées. Cette démarche de collecte et de documentation a permis de mettre en lumière des écrits parfois méconnus, transmis de génération en génération.

Son travail ne s’est pas limité au repérage des documents. Il a également contribué à leur vulgarisation et à leur valorisation scientifique, notamment à travers l’édition et la publication de certains textes, ainsi que leur exploitation dans des articles scientifiques et des travaux universitaires de master et de doctorat. Cette contribution participe à faire sortir les manuscrits des cercles familiaux et privés pour les inscrire dans le champ de la recherche historique et scientifique.

Ces efforts montrent que la préservation des manuscrits ne consiste pas seulement à conserver matériellement de vieux documents. Elle implique aussi de les étudier, de les éditer, de les traduire et de les rendre accessibles aux chercheurs et au grand public.

Un patrimoine menacé par le temps et les conditions de conservation

Malgré leur importance, de nombreux manuscrits restent conservés dans des conditions précaires. Certains sont rangés dans des malles en bois, des coffres ou des armoires familiales, parfois exposés à l’humidité, aux insectes, à la poussière et aux variations de température.

D’autres présentent déjà des pages déchirées, des reliures fragilisées ou des traces de détérioration.

Le danger est réel : lorsqu’un manuscrit disparaît, ce n’est pas seulement un vieux livre qui est perdu. C’est parfois une œuvre originale, une correspondance familiale, une généalogie, une chronique ou un témoignage historique irremplaçable qui disparaît avec lui.

La numérisation constitue une réponse importante, mais elle ne remplace pas la conservation physique des documents. Il faut également former les détenteurs de collections aux gestes élémentaires de conservation, encourager l’inventaire des fonds familiaux et mettre en place des programmes de restauration adaptés.

Des initiatives institutionnelles et internationales montrent que ce travail est possible. Le projet de Boston University consacré aux manuscrits arabes et ajami des savants du Fuuta Jalon, soutenu par le programme Endangered Archives de la British Library, a notamment permis de préserver numériquement 49 collections représentant 52 415 pages produites entre le XVIIIe et le XXIe siècle, en Guinée et au Sénégal.

Une telle réalisation montre l’ampleur du patrimoine encore à explorer et l’intérêt de poursuivre les efforts de sauvegarde.

Faire des manuscrits une priorité du patrimoine national

La Guinée dispose d’un héritage intellectuel qui mérite une meilleure reconnaissance. Les manuscrits du Fouta-Djallon doivent être considérés comme une composante importante du patrimoine national, au même titre que les sites historiques, les monuments, les traditions orales et les autres expressions de la culture guinéenne.

Il serait souhaitable de mettre en place un programme national de recensement des collections privées, de soutenir leur numérisation, de développer des partenariats avec les institutions spécialisées et de favoriser la publication scientifique des textes les plus importants.

Les familles détentrices de manuscrits doivent également être sensibilisées à la valeur de ces documents. Leur confier temporairement un ouvrage à des chercheurs ou autoriser sa numérisation ne signifie pas nécessairement en abandonner la propriété. Il est possible de préserver les droits des familles tout en permettant à la recherche et au public d’accéder à ce patrimoine.

Derrière chaque manuscrit se trouvent un auteur, un copiste, un enseignant, un étudiant et plusieurs générations de lecteurs. Derrière chaque page se cache parfois une partie de notre mémoire collective.

Il faut également mettre en lumière le travail d’Alfa Mamadou Diallo Lélouma, chercheur indépendant qui a apporté une contribution importante à l’étude des manuscrits et de l’histoire intellectuelle du Fouta-Djallon. Ses recherches portent notamment sur les manuscrits arabes, leurs scribes, leurs annotations et leur circulation entre les différents centres de savoir ouest-africains. En 2017, il a coécrit avec l’historien Bernard Salvaing l’article scientifique « Corners Conceal Treasures », consacré aux notes marginales des manuscrits arabes du Fuuta Jaloo et du Fuuta Toro au XIXe siècle. Il a également participé à l’ouvrage collectif Islam et bonne gouvernance au XIXe siècle dans les sources arabes du Fouta-Djalon, publié en 2018 aux éditions Geuthner. Cet ouvrage présente des textes manuscrits anciens en arabe, accompagnés de traductions et de commentaires historiques. Ses travaux contribuent ainsi à faire connaître des sources historiques longtemps restées peu accessibles et à montrer que les manuscrits du Fouta ne sont pas uniquement des textes religieux, mais aussi des témoignages précieux sur la vie politique, sociale et intellectuelle de la région.

Préserver les manuscrits du Fouta-Djallon, ce n’est donc pas seulement sauver de vieux livres. C’est préserver une mémoire, reconnaître le travail de nos anciens lettrés et transmettre aux générations futures une partie essentielle de notre histoire.