Dette intérieure : quand l’emprunt transforme (Tribune)

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Les statistiques publiées par l’Autorité de régulation des marchés publics (ARMP) témoignent du poids important du Budget national de développement (BND) dans le financement des marchés publics, même si sa part est passée de 92 % en 2023 à 58 % en 2025. Elles révèlent également la place prépondérante des marchés de travaux, dont la part dans la valeur totale des marchés est passée de 67 % à 73 % sur la même période.

Au regard de ces chiffres, deux questions s’imposent : comment s’assurer que des ressources aussi importantes produisent, à travers les projets qu’elles financent, les résultats attendus et contribuent à améliorer nos conditions de vie ? Comment faire en sorte que les modes de financement retenus génèrent eux-mêmes des effets multiplicateurs sur notre économie ? Les réponses sont peut-être plus liées qu’il n’y paraît. Elles invitent à examiner non seulement la qualité des projets, mais aussi leur financement, leur exécution et leurs retombées économiques.

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La commande publique et la gestion de projets : binôme inséparable

J’estime que la commande publique est un levier de transformation économique de par sa faculté à irriguer le secteur privé en financement et en technologie. Mais cette contribution ne se mesure pas uniquement au nombre de marchés attribués ou aux montants décaissés.

Elle dépend d’abord du choix des projets. En Guinée, où les besoins sont considérables, un projet doit passer le test de son impact économique et social tout en laissant la porte ouverte à des projets politiques. Sa sélection doit aussi tenir compte de la complémentarité avec d’autres investissements ainsi que des capacités d’exécution. La route nationale no1 (RN1) reliant Conakry à N’Zérékoré, par exemple, ne vaut pas tant par ses kilomètres que par les zones de production qu’elle dessert et les marchés qu’elle relie. Les études préalables, la préparation technique et l’anticipation des coûts d’exploitation sont donc essentielles.

Mais la contribution économique d’un projet commence avant sa mise en service. Sa réalisation mobilise entreprises contractantes, travailleurs et fournisseurs. Selon les conditions d’attribution et d’exécution des marchés, elle peut renforcer les capacités des entreprises nationales et soutenir l’activité économique.

Il faut ainsi distinguer les retombées immédiates de la dépense, notamment sur l’emploi et les entreprises, de ses effets plus durables sur la productivité, les coûts de production et l’investissement privé. L’efficacité de la dépense publique dépend de sa capacité à produire ces deux types de résultats.

La dette intérieure et les banques : une autre dimension de cette efficacité

Cette réflexion prend une importance particulière alors que la Guinée diversifie ses instruments de financement. En septembre 2026, l’État a lancé une nouvelle émission obligataire intérieure de 2 500 milliards de francs guinéens, sur cinq ans, au taux annuel de 11 %. Cette démarche s’inscrit dans une tendance observée ailleurs en Afrique. En 2025, le Sénégal a notamment lancé un emprunt obligataire de 300 milliards de FCFA (environ 516 millions de dollars US) sur le marché financier régional de l’UEMOA pour soutenir ses priorités d’investissement. Le Nigéria a recouru à plusieurs reprises à des sukuk souverains nationaux pour financer des infrastructures, à commencer par une émission de 100 milliards de nairas (environ 300 millions de dollars US) destinée à 25 projets routiers en 2017.

Ces initiatives témoignent de la place croissante des marchés financiers domestiques et régionaux dans le financement des États africains, dans un contexte de recherche de réduction du risque de change, de la dépendance aux investisseurs internationaux, mais aussi de développement des marchés de capitaux domestiques, de leur nécessaire intégration et du renforcement de la souveraineté financière de l’Afrique.

Elles soulèvent néanmoins une question commune : comment faire en sorte que la mobilisation de l’épargne contribue à la fois au financement des investissements publics, au développement des marchés financiers et à celui du secteur privé ?

Le recours à l’épargne nationale peut soutenir l’investissement et contribuer au développement du marché financier intérieur. Mais le financement a lui aussi des effets économiques. Son coût, sa durée et ses modalités doivent être adaptés aux projets financés. Il soulève également la question du rôle des banques. Selon le Fonds monétaire international, leur exposition au secteur public guinéen est passée d’environ 15 % de leurs actifs en 2014 à près de 30 % fin 2023. Cette évolution mérite attention car une concentration croissante des ressources bancaires sur l’État peut réduire les possibilités de financement des entreprises. Toutefois, cette tendance pourrait être nuancée par le développement, certes encore embryonnaire, de sociétés de capital-risque et d’investissement qui viendraient diversifier les sources de financement de notre économie.

À cet effet d’éviction peut s’ajouter une double exposition : une même banque peut détenir des titres publics et financer une entreprise dont le remboursement dépend des paiements de l’État. Un retard de règlement fragilise alors la trésorerie du fournisseur, puis potentiellement le bilan bancaire. L’entreprise subit une double pression : un besoin accru de fonds de roulement et un crédit plus rare si l’État absorbe déjà une part croissante des ressources bancaires. L’enjeu dépasse donc le montant emprunté : la qualité de la dépense et les délais de paiement peuvent amplifier ou atténuer cette pression. Gestion de la dette, des investissements publics, commande publique et supervision bancaire doivent donc être pensés ensemble. Une chaîne économique bien conduite renforce les entreprises, soutient le crédit et élargit l’assiette fiscale.

Le véritable test de la dette intérieure est de savoir si elle entretient et renforce la confiance, la liquidité et l’activité économique, créant les conditions de son remboursement.

Malado Kaba est économiste et administratrice de plusieurs entreprises. Ancienne ministre de l’Économie et des Finances de Guinée, elle est la fondatrice de Falémé Conseil, un cabinet spécialisé dans le contenu local et l’analyse de données qui accompagne entreprises et institutions dans leur croissance en Afrique.