Négociations CEDEAO-AES : Régis Hounkpè décrypte les divergences et les compromis possibles

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La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la Confédération des États du Sahel (AES) ont engagé, le samedi 17 octobre 2026, à Dakar, des discussions en vue de renouer le dialogue après plusieurs mois de tensions consécutives au retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de l’organisation ouest-africaine. À l’issue de cette rencontre, les deux blocs ont convenu de mettre en place des groupes de travail conjoints chargés de préparer un accord-cadre de coopération. Quels sont les principaux points de blocage entre les deux organisations ? Sur quels dossiers peuvent-elles parvenir à un compromis ? Quel rôle l’ancien Premier ministre guinéen Lansana Kouyaté, désigné négociateur en chef de la CEDEAO, peut-il jouer dans ce processus ? Pour décrypter les enjeux de ce rapprochement, Guinee360 a interrogé Régis Hounkpè, enseignant-fondateur et directeur exécutif d’InterGlobe Conseils, un cabinet spécialisé dans l’expertise géopolitique, la gouvernance politique, la coopération internationale et la communication stratégique.

Guinee360 : Depuis le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, les relations entre les deux ensembles régionaux restent marquées par des divergences politiques et stratégiques. Quels sont, selon vous, les principaux points de blocage dans les discussions engagées à Dakar ? Sur quels dossiers les deux blocs pourraient-ils parvenir à un accord-cadre de coopération ?

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S’il est clair que l’étape de Dakar constitue un événement fondateur, il faut néanmoins rester réaliste et lucide. Sans banaliser cet événement ni les premières discussions qui y ont été engagées, il faut également éviter de les sacraliser. Ce qui s’est passé à Dakar est, de mon point de vue, un bon point de départ. De manière réaliste et pragmatique, nous pouvons considérer que les pays de l’AES et ceux de la CEDEAO amorcent une phase importante, qui marque le passage de la rupture au dialogue. Ce dialogue s’est effectivement engagé de bloc à bloc, entre l’AES et la CEDEAO.

S’il doit y avoir des points de blocage, ils porteront essentiellement sur des questions politiques et intérieures aux pays de l’AES. Pour être clair, le principal point de friction pourrait être la demande de la CEDEAO de voir ces pays revenir à un ordre constitutionnel civil, notamment à travers l’organisation d’élections. Sur cette question, les discussions risquent d’être très compliquées. Il me semble toutefois que la plupart des dirigeants de la CEDEAO, y compris les négociateurs et les membres des missions dépêchées sur le terrain, ont déjà fait le deuil d’un retour rapide à des pouvoirs civils dans ces trois pays.

En revanche, il existe des points de convergence sur lesquels les deux blocs pourraient rapidement travailler ensemble. Il s’agit notamment de la lutte contre le terrorisme, des questions sécuritaires et de la coopération militaire, qui relèvent de considérations pragmatiques. Les questions économiques et commerciales constituent également des domaines dans lesquels des avancées sont possibles. Pour résumer, les pays de l’AES et ceux de la CEDEAO peuvent trouver un terrain d’entente sur les échanges commerciaux, les questions économiques ainsi que la libre circulation des biens et des personnes.

Sur le plan sécuritaire et militaire, la lutte contre le terrorisme représente également un enjeu commun. Ce fléau, qui fait malheureusement des ravages de la Méditerranée au Sahel et du Sahel jusqu’aux côtes, impose une coopération entre les États concernés. Nous avons d’ailleurs pu observer des initiatives en ce sens, certains pays de l’AES ayant déjà commencé à travailler de manière bilatérale avec des pays membres de la CEDEAO. En revanche, la question la plus sensible demeure celle du retour à des gouvernements civils dans les pays de l’AES. Sur ce point, il me semble, une fois encore, que la plupart des dirigeants ouest-africains ont fait le deuil de cette perspective à court terme.

L’AES accuse régulièrement certains pays et dirigeants de la CEDEAO de nourrir des velléités de déstabilisation à son encontre. Dans ce contexte de méfiance, comment les deux blocs peuvent-ils construire une coopération efficace en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme ?

Il faut un minimum de confiance. C’est précisément une ressource qui se fait rare aujourd’hui entre les deux blocs. Malgré cette méfiance, la confiance doit être au cœur des relations, tout comme le réalisme. Ces pays partagent le même espace géographique et sont confrontés aux mêmes menaces sécuritaires. Ils subissent également, de manière similaire, les attaques et les actions des groupes armés terroristes. Par pragmatisme, et compte tenu de cette réalité géographique et sécuritaire, ils doivent donc travailler ensemble.

Cela suppose une coopération entre les états-majors, les services de renseignement et les forces armées, aussi bien sur le plan bilatéral que multilatéral. Je suis convaincu qu’une entente sur les questions sécuritaires est possible, à condition qu’elle repose sur des considérations pragmatiques et sur la réalité géographique des pays concernés. Les états-majors et les armées, de part et d’autre des frontières, doivent pouvoir collaborer.Le véritable enjeu est toutefois de parvenir à une ambition commune, voire à une vision stratégique partagée. Sur ce point, il reste beaucoup de travail à accomplir.

Il ne faut pas s’attendre à ce que les pays de l’AES et ceux de la CEDEAO s’accordent immédiatement sur un agenda stratégique commun, intégrant la lutte contre le terrorisme ainsi que ses dimensions sécuritaires et diplomatiques. Cela pourrait prendre beaucoup de temps, car cette vision stratégique dépend également des relations avec les partenaires extérieurs.

Or, les pays de l’AES ne partagent pas nécessairement les mêmes partenaires internationaux que les pays ouest-africains membres de la CEDEAO. C’est pourquoi, je pense qu’une coopération bilatérale pourrait plus facilement aboutir. Si les deux blocs souhaitent ensuite passer à une coopération multilatérale plus approfondie, un important travail de rapprochement sera nécessaire. Mais, aujourd’hui, tous ces pays sont tous condamnés à vivre et à travailler ensemble dans ce même espace géographique.

Dans quelle mesure un rapprochement entre la CEDEAO et l’AES pourrait-il influer sur les équilibres géopolitiques régionaux et sur les relations avec les partenaires internationaux, notamment la France ?

Je ne pense pas que le rapprochement entre les pays de l’AES et ceux de la CEDEAO entraînera, à lui seul, une modification majeure de l’ordre géopolitique régional. Il faut partir du principe que ces deux blocs, qui ne forment en réalité qu’un seul espace géographique, cherchent avant tout à renouer des relations qui existaient bien avant l’avènement des régimes militaires.

En revanche, la donne pourrait évoluer sur un autre plan. Les pays de l’AES ont, dans le cadre de leurs orientations diplomatiques et de leurs partenariats internationaux, choisi de réduire la place de la France dans leurs relations extérieures. À l’inverse, plusieurs pays côtiers continuent d’entretenir des relations fluides et cordiales avec Paris.

Cette différence d’approche pourrait nécessiter des ajustements dans la manière dont les partenariats sont envisagés et articulés. Abidjan, Porto-Novo et Dakar, par exemple, continuent d’entretenir des relations avec la France, contrairement à Bamako, Ouagadougou et Niamey. Il faudra donc tenir compte de ces différences.

Cela étant, la sécurité reste fondamentale. Les enjeux sécuritaires dépassent, à bien des égards, les ajustements diplomatiques et parfois même les postures idéologiques. À cet égard, l’état d’esprit dans lequel semblent se trouver aujourd’hui les dirigeants sahéliens est prometteur. La lutte contre le terrorisme demeure une priorité, alors que la région continue de faire face à des menaces. Les attaques ayant récemment frappé Niamey en témoignent, tout comme les menaces persistantes au Burkina Faso et au Mali, mais également dans les pays côtiers, qu’il ne faut pas oublier.

Il faut néanmoins rester lucide et pragmatique. Tout ce dont nous parlons aujourd’hui demeure, pour l’essentiel, une promesse. Or, les promesses ne se traduisent pas toujours dans les faits et les dynamiques engagées peuvent évoluer de manière imprévisible. La dynamique que les pays de l’AES et les pays côtiers de la CEDEAO souhaitent instaurer repose sur une forme de normalisation institutionnelle de leurs relations. Mais nous savons que la situation peut changer d’un moment à l’autre. Nous sommes donc à un tournant. Je préfère parler d’un parcours plutôt que d’une « croisée des chemins », expression parfois employée de manière abusive. Il faut espérer que ce processus permettra de surmonter les difficultés auxquelles sont confrontés aussi bien les pays sahéliens que les pays côtiers.

L’ancien Premier ministre guinéen Lansana Kouyaté a été désigné négociateur en chef de la CEDEAO dans le contexte des discussions avec l’AES. Au regard de son expérience diplomatique et de sa connaissance des institutions ouest-africaines, quels atouts peut-il mobiliser pour rapprocher les positions des deux blocs ?

L’ancien Premier ministre guinéen Lansana Kouyaté présente un profil très intéressant. C’est un homme du sérail ouest-africain qui a occupé de hautes fonctions diplomatiques au sein de l’organisation régionale. Son profil est davantage diplomatique et pondéré, et il est moins clivant. Son expérience lui permet notamment d’échanger plus facilement avec des ministres des Affaires étrangères, des Premiers ministres et des chefs d’État. Je pense également que sa nationalité guinéenne constitue un atout. La Guinée ayant elle aussi connu une transition militaire, cette expérience peut contribuer à le rapprocher des pays de l’AES. À mon sens, il ne faut donc pas tant insister sur les limites de son profil que sur les atouts dont il dispose et qu’il convient de valoriser.