Sékou Keïta : « Si rien n’est fait, Conakry risque d’être inondée par les déchets » (interview)

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Après l’éboulement meurtrier survenu le 23 août 2026 à la décharge de Dar-es-Salam, qui a fait 36 victimes, la crise de l’assainissement à Conakry prend une nouvelle dimension. Fermeture du site, orientation des déchets vers Baritodé, situé dans la préfecture de Coyah, insuffisance des équipements de transfert, saturation des zones de transit et chevauchement des responsabilités institutionnelles : le président de la Coordination nationale des acteurs d’assainissement de Guinée (CONAAG), Sékou Keïta, dresse un constat particulièrement préoccupant. Dans cet entretien accordé à Guinée360, il estime que les autorités n’ont pas suffisamment anticipé la fermeture de Dar-es-Salam et alerte sur les conséquences de l’éloignement du nouveau site de Baritodé, situé à plusieurs dizaines de kilomètres de Conakry. Selon lui, sans moyens logistiques et financiers supplémentaires, les PME chargées de la pré-collecte risquent de ne plus pouvoir évacuer les déchets, avec pour conséquence une accumulation rapide des ordures dans les rues de la capitale. Il appelle notamment l’État à mettre en place un véritable système de transfert, à travers des entreprises spécialisées et des équipements adaptés.

Guinée360 : Le 23 août dernier, un éboulement meurtrier s’est produit à la décharge de Dar-es-Salam. Quelle a été votre réaction en apprenant ce drame ?

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Sékou Keïta : C’est d’abord de la compassion pour les riverains qui ont tragiquement perdu la vie. Ce n’est pas normal de perdre des vies parce que, quelque part, les autorités ont failli à leurs devoirs. Dar-es-Salam était une solution à l’époque où l’on y déposait les déchets, mais ce n’était pas une solution à long terme. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois qu’un drame se produisait sur ce site. Nous nous rappelons qu’en 2017, il y avait déjà eu des morts. Mais cela n’a pas servi de leçon pour que les autorités prennent des dispositions afin de trouver une solution définitive. Nous avons continué à y déposer les ordures et, malheureusement, en 2026, le pire s’est reproduit. Cette fois-ci, il y a eu davantage de morts que les années précédentes.

Vous aviez déjà alerté sur l’état de cette décharge et notamment sur les risques d’effondrement. Avec le recul, estimez-vous que ce drame aurait pu être évité ?

Bien sûr. Nous, les acteurs qui travaillons quotidiennement à Dar-es-Salam, savions que cette situation ne pouvait plus durer. Nous avons sonné l’alarme et alerté les autorités à plusieurs reprises, mais nous n’avons pas été écoutés. Nous leur avions demandé de transférer les activités de Dar-es-Salam, d’arrêter les dépôts ou, à défaut, de trouver des solutions palliatives afin que les déchets cessent d’y être acheminés. Dar-es-Salam ne pouvait plus contenir les déchets produits par Conakry. C’était à l’origine une carrière d’environ trois mètres de profondeur, qui s’est transformée en une montagne de déchets de plus de dix mètres de hauteur. Il fallait donc changer de site et arrêter à temps pour éviter ce drame. Malheureusement, cela n’a pas été compris. Nous avons attiré l’attention des autorités à plusieurs reprises.

Après le drame, les autorités ont fermé Dar-es-Salam et orienté les déchets vers Baritodé, dans la préfecture de Coyah. Cette décision intervient-elle trop tard ?

C’est une décision tardive. Pour moi, elle a également été prise dans la précipitation. Nous avions pourtant eu tout le temps de prendre les dispositions nécessaires pour fermer Dar-es-Salam et ouvrir un autre site. Malheureusement, cela n’a pas été fait. C’est après le drame, sous le coup de l’émotion, que Dar-es-Salam a été fermé et que les acteurs ont été orientés vers Baritodé, situé à près de 80 kilomètres de Conakry selon les estimations auxquelles nous faisons face aujourd’hui. Cette décision a surtout été prise sans mesures d’accompagnement suffisantes. Les communes reçoivent déjà de maigres subventions pour le transfert des déchets. Elles étaient incapables d’acheminer tous les déchets jusqu’à Dar-es-Salam, qui était beaucoup plus proche. Si vous leur demandez maintenant de les envoyer jusqu’à Baritodé, je pense que c’est une peine perdue.

Concrètement, quels sont aujourd’hui les principaux problèmes qui paralysent la chaîne de l’assainissement à Conakry ?

Les problèmes se situent principalement à trois niveaux : un problème institutionnel, un problème d’infrastructures et un problème d’équipements pour le transfert. Lors de l’élaboration du schéma directeur, il était prévu que l’État assume ses responsabilités afin que les trois maillons de l’assainissement puissent fonctionner normalement. À l’époque, les communes se sont vu confier la collecte et la pré-collecte. En collaboration avec la CONAAG, nous nous sommes organisés et avons mis en place un système relativement fiable. Aujourd’hui, il n’y a pratiquement pas un quartier ou un secteur où nous n’avons pas déployé une PME de pré-collecte. Nous avons également démarché des partenaires, avec l’appui de l’État, afin de mettre en place des points de regroupement et des zones de transit. Cela a été fait. Des dispositions ont aussi été prises pour équiper les PME recrutées pour la collecte et la pré-collecte. Il était prévu d’en faire autant pour le deuxième maillon, qui est le transfert des déchets. Malheureusement, ce deuxième maillon n’a jamais véritablement fonctionné. Depuis la mise en place du schéma directeur pour la ville de Conakry, le transfert n’a jamais fonctionné à temps plein. Cela a toujours été un casse-tête pour les PME. Lorsque vous collectez les déchets et que vous n’avez aucun endroit où les déposer, vous êtes obligé de vous arrêter.

Pourquoi le maillon du transfert n’a-t-il jamais réellement fonctionné ?

C’est parce que l’État n’a pas pris les dispositions nécessaires en matière d’infrastructures et d’équipements pour assurer le transfert. Il fallait, dès le départ, prévoir le déplacement de Dar-es-Salam vers Baritodé. L’État devait prendre toutes ses responsabilités pour accompagner cette transition, notamment en mettant à disposition les équipements nécessaires et en recrutant des entreprises spécialisées dans le transfert. Je parle bien d’entreprises, au pluriel, afin que le travail des communes dans la gestion à la base des déchets, notamment la pré-collecte, ne soit pas impacté par l’absence de transfert. Malheureusement, aucune disposition suffisante n’a été prise. À Dar-es-Salam, le Premier ministre avait même demandé que l’on trouve des moyens pour financer le transfert. Nous lui avons proposé plusieurs pistes et solutions, mais elles n’ont pas été retenues. Nous avions notamment proposé de consacrer 1 % des recettes des taxes douanières au financement annuel de l’assainissement.

Vous évoquez également l’insuffisance des équipements. De quels moyens dispose aujourd’hui le système de transfert ?

L’État n’a pas seulement tardé à déplacer la décharge ; il n’a pas non plus suffisamment investi dans les équipements nécessaires au transfert, notamment les bennes tasseuses, les lève-conteneurs et les bennes basculantes, qui peuvent permettre d’acheminer efficacement les déchets de Conakry vers Baritodé. À l’époque, le peu de moyens dont nous disposions avait été mis à la disposition d’une entreprise recrutée pour le transfert, en l’occurrence Albayrak, qui ne disposait pas suffisamment de moyens. Normalement, la logique selon laquelle les PME ont été recrutées par les communes est basée sur l’équipement. Une PME qui ne dispose pas des équipements nécessaires à la pré-collecte ne devrait pas obtenir un contrat de pré-collecte. C’est la même logique qui devrait s’appliquer au transfert. Or, le peu d’équipements dont l’État disposait pour le transfert a été mis à la disposition d’Albayrak, qui a facturé cher l’État. C’est notamment ce qui a conduit le président Mamadi Doumbouya à ramener le transfert au niveau des communes et à annuler le contrat d’Albayrak. Une fois cette décision prise, il fallait accompagner les communes dans le transfert. Les montants qui étaient consacrés aux factures d’Albayrak auraient pu, au moins en partie, être réorientés vers les communes pour leur permettre d’assurer ce travail. Ce n’était certes pas une solution définitive, mais il fallait accompagner la décision par une expertise technique. Il fallait expliquer aux décideurs que cette méthode n’était pas la bonne et qu’il était nécessaire de recruter des entreprises spécialisées dans le transfert des déchets.

Au-delà du transfert, quelles infrastructures manquent encore pour rendre la chaîne de l’assainissement pleinement opérationnelle ?

Sur le plan des infrastructures, nous avons besoin de centres de transit, de zones de transit et de tri. Il faut des espaces où, après le tri, les déchets peuvent être stockés pendant quelques jours, en fonction des capacités disponibles, avant leur transfert. Nous avons également besoin de véritables centres d’enfouissement technique, avec tous les équipements nécessaires : compacteurs, bulldozers et autres engins spécialisés. Prenons l’exemple du Bénin. Dans un pays comme Cotonou, qui est beaucoup plus petit que la Guinée, ils disposent de plusieurs centres d’enfouissement technique. Pour le transfert, certaines petites communes disposent de moyens importants. À titre d’exemple, dans une commune comme Matoto, qui compte 13 quartiers, ils peuvent disposer de dizaines de lève-conteneurs et de nombreuses bennes basculantes. Pendant ce temps, pour l’ensemble de Conakry, nous n’avons même pas 20 lève-conteneurs. Et Conakry compte aujourd’hui 13 communes.

Pourquoi estimez-vous que la gouvernance de l’assainissement pose également problème ?

Aujourd’hui, il y a beaucoup de structures qui se considèrent comme responsables de l’assainissement. Il y a le ministère de l’Assainissement, le ministère de l’Environnement, le ministère de l’Administration du territoire, l’ANASP, les communes et d’autres structures encore. Toutes ces entités se considèrent comme des acteurs majeurs, voire comme les responsables du système d’assainissement. Je pense que c’est un problème qu’il faut résoudre. Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir au fonctionnement du schéma directeur.

Comment devait fonctionner la chaîne de collecte, de tri et de traitement avant la fermeture de Dar-es-Salam ?

Le schéma directeur a été mis en place à partir de 2019 et validé entre 2022 et 2023. À sa validation, il était prévu de faire fonctionner les trois maillons du système : la pré-collecte, le transfert et la gestion de la décharge. C’est dans le cadre de la pré-collecte qu’intervient également la gestion des zones de transit et de tri. Qui parle de zones de transit et de tri parle aussi du tri des déchets. Cela permettait de réduire la quantité de déchets envoyés à la décharge finale. Mais le système n’a pas fonctionné comme il le devait. Il n’y avait pas de système de transfert suffisamment conséquent et la décharge de Dar-es-Salam n’était plus en mesure de recevoir toute la quantité de déchets produite par la ville de Conakry. Ce sont ces deux aspects qui ont fortement affecté l’ensemble de la chaîne de l’assainissement.

Avec Dar-es-Salam fermé et Baritodé situé à environ 80 kilomètres de Conakry, quel est aujourd’hui le risque pour la capitale ?

Si rien n’est fait, Conakry risque d’être inondée par les déchets. Nous avons longtemps attiré l’attention des autorités sur la situation de Dar-es-Salam, mais rien n’a été fait. Finalement, ce sont les déchets qui sont venus tuer des Guinéens. Cette fois encore, il fallait accompagner l’ouverture de Baritodé par les moyens logistiques et les infrastructures nécessaires, notamment la construction de centres de transit et l’acquisition de camions pour le transfert des déchets. Il faut trouver les moyens, que ce soit avec des camions ou, pourquoi pas, avec le train. En tout cas, il faut trouver les voies et moyens pour transférer rapidement les déchets. Aujourd’hui, le système est presque à l’arrêt dans la plupart des communes. La commune de Ratoma, par exemple, a fait quelques efforts ce week-end. Je ne sais pas exactement où elle a trouvé les moyens, mais il y a eu du transfert du côté de Ratoma. Aujourd’hui, les PME sont quasiment à l’arrêt. Elles n’ont pas où envoyer les déchets. Lorsque vous vous rendez devant les zones de transit, vous trouvez des files d’attente de motos-tricycles chargés de déchets et stationnés sur place. Lorsque vous entrez dans ces zones, il n’y a plus de place. On ne parle plus du véritable système d’assainissement que nous avions mis en place. Il s’agissait de déposer les déchets dans les bacs à ordures et de les transporter ensuite vers la décharge finale. Aujourd’hui, les bacs à ordures ne jouent plus leur rôle. Les déchets sont déposés en vrac à l’intérieur des zones de transit.

Pourquoi les zones de transit et de tri ne parviennent-elles plus à jouer leur rôle ?

C’est principalement à cause du manque de transfert. C’est une question de volonté politique de la part de l’État. À partir du moment où un schéma directeur a été défini et que des spécialistes de la gestion des déchets sont disponibles, il faut mettre en œuvre les solutions prévues. Les spécialistes ont travaillé sur la chaîne. Si l’État ne prend pas les dispositions nécessaires, nous ne pourrons pas obtenir de résultats. Il faut des moyens financiers, des moyens logistiques et des moyens infrastructurels.

Entre les différentes structures impliquées dans l’assainissement, qui doit concrètement assurer le transfert des déchets des zones de transit vers le site final ?

Aujourd’hui, selon le Code des collectivités, l’assainissement fait partie des compétences des communes. Mais nous avons également un ministère de l’Assainissement qui a pour rôle de définir les directives dans ce domaine. Entre le ministère et les communes, je me demande donc à qui il faut réellement s’adresser pour régler ce problème. À partir du moment où le ministère a été créé, il devrait élaborer les politiques nationales en matière d’assainissement. Depuis la création de ce ministère, je pense qu’il n’a pas encore pris de décision majeure permettant d’éradiquer les déchets dans la ville de Conakry. Non seulement il n’a pas suffisamment accompagné le système qu’il a trouvé en place, mais, personnellement, je ne vois pas encore le ministère sur une trajectoire susceptible de conduire à une véritable lutte contre l’insalubrité à Conakry.

Le ministre de l’Assainissement est pourtant régulièrement présent sur le terrain, notamment lors des opérations de nettoyage des caniveaux. Que pensez-vous de cette démarche ?

Moi, je ne vois pas ces efforts-là. Je ne vois aucun effort fourni par le ministère dans le cadre de la lutte contre l’insalubrité à Conakry. Un ministre, c’est d’abord le bureau et la décision. Ce n’est pas à lui de descendre sur le terrain pour ramasser les déchets. Même un directeur de PME ne ramasse pas lui-même les déchets. Je suis directeur de PME et ce n’est pas mon travail. À plus forte raison, un ministre de la République. Son rôle est d’appuyer techniquement les solutions que les spécialistes ont mises en place, de mobiliser les moyens et de défendre la cause de l’assainissement auprès de la présidence, de la Primature et des autres institutions afin d’obtenir les ressources nécessaires à la mise en œuvre de sa politique. Il faut d’abord définir une politique d’assainissement et chercher les moyens nécessaires à sa réalisation. Ce n’est pas à un ministre de prendre une pelle, de descendre dans un caniveau et de participer directement au curage. Ce n’est pas son rôle. Je ne l’ai pas vu faire. Et s’il le fait, à mon avis, il passe à côté de sa mission. Il doit laisser ce travail aux éboueurs. Ce n’est pas le travail d’un ministre.

Face à cette situation, quelles mesures urgentes recommandez-vous aux autorités pour éviter une nouvelle crise des déchets à Conakry ?

Le problème urgent à résoudre est celui du manque d’équipements de transfert. L’État doit régler cette question rapidement, soit en recrutant des entreprises spécialisées dans le transfert. La création et le recrutement d’entreprises privées pour assurer cette mission constituent une possibilité. C’est notamment le modèle que l’on retrouve au Sénégal. Au Bénin, c’est une entreprise nationale, à l’image de l’ANASP chez nous, que l’État a créée et rendue opérationnelle. L’État lui a donné les moyens financiers et matériels nécessaires. Lorsque vous allez sur la base logistique de la Société de gestion des déchets et de la salubrité (SGDS) au Bénin, vous pouvez trouver plus d’une centaine de camions sur la même base logistique. Chaque matin, les camions sortent pour travailler et, le soir, à leur retour, ils sont entretenus, lavés puis stationnés. Je pense que c’est ce type de modèle qui nous manque, qu’il s’agisse du modèle sénégalais ou du modèle béninois. Il faut surtout résoudre le problème du transfert.