La lutte contre la corruption constitue l’un des piliers du discours officiel depuis l’arrivée au pouvoir de Mamadi Doumbouya. Au nom de cette « refondation », plusieurs anciens dignitaires de l’ancien régime ont été arrêtés et poursuivis pour des accusations de détournement de deniers publics. Pourtant, certaines décisions récentes du pouvoir exécutif viennent nourrir un malaise grandissant et interrogent sur la cohérence réelle de cette croisade contre la corruption.
Dans un décret rendu public le vendredi 6 mars 2026, le chef de l’État a nommé Mohamed Doussou Traoré, dit « Wattara », inspecteur général au ministère de l’Urbanisme, de l’Habitat et de l’Aménagement du territoire. Une décision qui surprend, tant l’intéressé avait été limogé le 22 janvier 2025 de son poste de directeur général du Patrimoine bâti public pour « détournement et mauvaise gestion».
À l’époque, l’affaire avait été présentée comme un exemple de fermeté dans la gestion des fonds publics. Mohamed Doussou Traoré est suspecté d’avoir détourné près de 30 milliards de francs guinéens destinés à la construction d’un édifice public. Des informations avaient même fait état d’un mandat d’arrêt international émis contre lui par la justice guinéenne, alors que certains de ses biens auraient été saisis et que sa résidence familiale à Kankan avait été placée sous surveillance militaire.
Dans ce contexte, sa nomination à un poste d’inspection – fonction censée incarner la rigueur administrative et le contrôle de la gestion publique – apparaît pour beaucoup comme un signal contradictoire.
Le cas de Moussa Cissé alimente également les interrogations. Ancien ministre de l’Économie et des Finances, puis directeur général de la Société nationale des pétroles (SONAP), il avait été limogé en septembre 2024 dans un climat de suspicion autour de la gestion de cette entreprise stratégique. À l’époque, le ministre secrétaire général de la Présidence, le général Amara Camara, avait justifié cette décision en évoquant un manquement à la discipline administrative, affirmant que l’ancien directeur avait quitté le pays sans autorisation et refusé de regagner son poste malgré les instructions.
Si le procureur spécial près la CRIEF avait par la suite indiqué que les vérifications n’avaient révélé aucun indice de poursuites judiciaires contre Moussa Cissé, l’ancien ministre vient néanmoins d’être nommé conseiller à la Présidence de la République chargé de l’emploi, du travail et de la protection civile.
Ces nominations interviennent dans un contexte où plusieurs anciens responsables politiques continuent de croupir en prison pour des accusations de détournement de fonds publics, parfois depuis plusieurs années, dans l’attente de jugements définitifs.
Pour de nombreux observateurs, cette situation renforce l’impression d’un double langage dans la conduite de la lutte contre la corruption. D’un côté, le pouvoir met en avant la nécessité de moraliser la gestion publique et d’en finir avec l’impunité. De l’autre, certaines promotions de cadres précédemment écartés pour des soupçons de mauvaise gestion ou dans des contextes controversés semblent brouiller le message.
Au-delà des personnes concernées, c’est la crédibilité même de la politique anticorruption qui se trouve questionnée. Une lutte efficace contre les détournements exige non seulement des poursuites judiciaires impartiales, mais aussi une cohérence dans les décisions politiques et administratives.
À défaut, le risque est grand de voir s’installer dans l’opinion publique l’idée que la croisade contre la corruption dépend davantage des rapports de force politiques que d’un véritable impératif de justice et de bonne gouvernance. Et dans un pays où la confiance entre citoyens et institutions demeure fragile, ce type de signal pourrait affaiblir encore davantage la promesse de refondation brandie par les autorités de transition.



