La Guinée avance sur certains fronts économiques et sociaux, mais recule sur celui de la gouvernance. C’est le constat, pour le moins paradoxal, qui ressort de l’édition 2026 de l’Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique (IIAG), publiée par la Fondation Mo Ibrahim le 31 octobre 2026.
Avec 41,2 points sur 100, le pays se classe au 42e rang sur 54 États africains. Sur la période 2016-2025, il perd deux points et recule de trois places. Plus inquiétant encore, sa trajectoire est désormais qualifiée de « dégradation croissante ». En clair, les difficultés ne se sont pas simplement maintenues : elles se sont accentuées au fil des années, particulièrement dans la période récente.
Fondé sur 51 sources, 319 variables et 96 indicateurs regroupés en 16 sous-catégories, le rapport offre une photographie assez large de la situation institutionnelle du continent. Pour la Guinée, il soulève une question difficile à contourner. Peut-on parler de transformation nationale lorsque les infrastructures se développent, mais que les institutions, les libertés publiques et les mécanismes de contrôle du pouvoir restent fragiles ?
Car il y a deux réalités qui cohabitent aujourd’hui dans le pays. D’un côté, les chantiers, les investissements, les annonces et les ambitions de développement à travers Simandou 2040. De l’autre, le fonctionnement de la justice, la responsabilité des dirigeants, la place accordée aux citoyens et la solidité des institutions. Et, à en croire les conclusions de l’Indice Ibrahim, ces deux dimensions n’avancent pas au même rythme.
Ce décalage mérite qu’on s’y arrête. Il ne s’agit pas simplement d’un mauvais classement, mais d’une interrogation plus profonde sur la nature de l’État que le régime Mamadi Doumbouya est en train de construire.
Un pays qui avance sur certains fronts, mais recule sur d’autres
Le rapport ne présente pas pour autant un tableau entièrement sombre de la Guinée. C’est même l’un de ses enseignements les plus intéressants.
Avec une croissance économique de 7,3 % en 2025, le pays figure parmi les treize États africains ayant enregistré des progrès dans les fondements des opportunités économiques et le développement humain. Toutefois, la Guinée à connu une dégradation dans des domaines comme la sécurité, les cas de disparitions des plusieurs activistes dont Foniké Mengué et Billo Bah, le journaliste Habib Marouane, l’État de droit, les droits et la participation citoyenne marquée par l’interdiction des manifestations, la fermeture des médias et la dissolution des partis politiques.
Cette situation montre qu’une amélioration des conditions économiques et sociales ne s’accompagne pas nécessairement d’un renforcement des institutions. Les deux dynamiques peuvent évoluer en sens opposés.
Il est donc trop facile de présenter la situation guinéenne sous la forme d’un choix entre réussite et échec. La réalité est plus nuancée. Des infrastructures peuvent être construites, des investissements mobilisés et certains services améliorés sans que la justice gagne en indépendance, que l’administration devienne plus transparente ou que les citoyens disposent de davantage de moyens pour demander des comptes aux gouvernants.
Une route, un hôpital ou une infrastructure énergétique répondent à des besoins concrets. Mais leur existence ne dit rien, à elle seule, de la transparence des marchés publics, de la qualité des dépenses engagées ou de l’équité dans la distribution des bénéfices.
C’est toute la différence entre réaliser des projets et construire un système capable de garantir leur utilité à long terme.
La question n’est donc pas de nier les réalisations enregistrées. Elle est plutôt de savoir si elles reposent sur des institutions suffisamment solides pour être durables, accessibles à tous et soumises à un véritable contrôle public.
L’Indice Ibrahim couvre une période politiquement particulière pour la Guinée. Son analyse commence en 2016, sous le régime d’Alpha Condé, et se poursuit après le coup d’État du 5 septembre 2021, qui a porté Mamadi Doumbouya au pouvoir.
Cette chronologie mérite d’être prise en compte. Le rapport ne permet pas d’attribuer toute la dégradation constatée à la transition militaire. Il serait donc hasardeux d’établir un lien de causalité direct entre le changement de régime et l’ensemble des difficultés relevées.
Il n’en reste pas moins que la dégradation de la gouvernance globale s’est accélérée depuis 2021. Un indicateur qui interpelle directement les autorités actuelles, alors que la transition avait notamment suscité des attentes autour du renouvellement de la vie publique et de la refondation de l’État.
La Guinée fait également partie des dix pays africains ayant connu un coup d’État au cours de la décennie étudiée. Parmi eux, huit ont enregistré une détérioration de leur gouvernance globale.
Ce constat ne signifie pas que toutes les transitions militaires conduisent automatiquement aux mêmes résultats. Il rappelle toutefois la réalité que prendre le pouvoir au nom du changement ne garantit pas, à lui seul, une amélioration de la gouvernance.
En Guinée, une question demeure alors : la transition a-t-elle véritablement renforcé les institutions ou a-t-elle surtout accru la capacité de décision de l’État autour de l’exécutif ?
La nuance est importante. Un pouvoir peut être plus centralisé, plus visible et plus actif dans la conduite des projets sans être nécessairement plus transparent ou plus ouvert à la contradiction.
Or, une transition ne peut être jugée uniquement à travers les programmes qu’elle lance ou sa capacité à administrer le pays. Elle doit aussi être évaluée à l’aune des institutions qu’elle consolide, des libertés qu’elle garantit et des règles qu’elle accepte de respecter.
Autrement dit, le véritable changement ne consiste pas seulement à remplacer ceux qui gouvernent, mais à faire évoluer les conditions dans lesquelles le pouvoir s’exerce.
L’État de droit, là où les ambitions doivent faire leurs preuves
Parmi les dimensions les plus préoccupantes de l’Indice Ibrahim figure l’État de droit. À l’échelle africaine, le rapport constate une dégradation de la sécurité et de l’État de droit dans 34 pays. Il relève notamment les difficultés liées à l’impartialité des systèmes judiciaires. Pour la Guinée, cet enjeu est central.
L’État de droit ne se résume pas à l’existence de lois, de tribunaux ou de textes constitutionnels. Il suppose que les mêmes règles s’appliquent à tous, que la justice puisse travailler sans pression et que chaque citoyen puisse obtenir réparation lorsqu’il estime avoir subi un abus.
Une justice indépendante n’est pas un luxe institutionnel. Elle constitue l’un des fondements de la confiance entre les citoyens et l’État. Elle protège les libertés, sécurise les relations économiques, sanctionne les abus et rappelle que la personne ne doit être au-dessus de la loi.
C’est pourquoi, la qualité de la gouvernance ne peut être appréciée uniquement à travers les décisions prises par les autorités. Il faut aussi regarder les contre-pouvoirs, les possibilités de recours et les mécanismes permettant de contrôler l’action publique.
L’indépendance de la magistrature, la transparence des procédures judiciaires et l’application effective des garanties accordées aux citoyens sont autant d’éléments qui permettent de mesurer la réalité de l’État de droit.
Sur ce terrain, les discours sur la refondation ne suffisent pas. Ce sont les pratiques et les résultats qui comptent.
Gouverner, c’est aussi accepter la contradiction
Autre dimension sensible, la participation citoyenne, les droits et l’inclusion.
À l’échelle du continent, cette catégorie a également connu une évolution défavorable. Le rapport fait état d’une détérioration dans 31 pays au cours de la décennie.
En Guinée, cette question renvoie directement à la place des partis politiques, des organisations de la société civile, des médias et, plus largement, des citoyens dans la conduite des affaires publiques.
Un gouvernement ne se juge pas seulement à sa capacité de prendre des décisions. Il doit aussi pouvoir entendre les critiques, accepter les propositions et rendre compte de ses choix.
La liberté de la presse, la liberté d’expression, le droit de réunion et la liberté d’association ne sont pas des concessions que les autorités accordent lorsqu’elles le souhaitent. Ce sont des garanties fondamentales et des instruments indispensables au fonctionnement d’un État démocratique.
Elles permettent de faire remonter les préoccupations de la population, de signaler les dysfonctionnements et de prévenir les dérives du pouvoir. Sans elles, le débat public se rétrécit et les décisions risquent de se prendre loin des réalités vécues par les citoyens.
Dans une période de transition, cette exigence devrait être encore plus forte. Le dialogue politique et la participation citoyenne ne sont pas des obstacles à la stabilité. Ils contribuent au contraire à lui donner des bases solides.
Une transition qui entend refonder l’État doit pouvoir accepter la pluralité des opinions, même lorsque celles-ci dérangent. La contradiction n’affaiblit pas nécessairement l’autorité publique. Elle peut aussi l’aider à corriger ses erreurs.
Les investissements ne remplacent pas la redevabilité
La Guinée possède des ressources économiques considérables, en particulier dans le secteur minier. Les investissements dans les infrastructures et les grands projets de transformation peuvent, à juste titre, nourrir des espoirs importants. Mais l’histoire économique de nombreux pays rappelle une chose : la richesse du sous-sol ne garantit ni le développement partagé ni la solidité des institutions.
Tout dépend de la manière dont les ressources sont exploitées, des revenus qu’elles génèrent et de l’utilisation qui en est faite.
Pour que les investissements produisent des effets durables, ils doivent se traduire par des emplois, de meilleurs services publics, des opportunités pour les entreprises nationales et une amélioration réelle du niveau de vie des populations.
Cela suppose une administration compétente, des procédures transparentes, une gestion rigoureuse des finances publiques et des organes de contrôle capables de travailler sans interférence.
Dès lors, le débat ne devrait pas se limiter au nombre de projets annoncés ou au montant des investissements mobilisés. Il devrait aussi porter sur les résultats obtenus. Qui profite réellement de ces réalisations ? Combien coûtent-elles ? Quels emplois créent-elles ? Et surtout, qui contrôle leur exécution ?
C’est ici que le paradoxe relevé par l’Indice Ibrahim prend toute son importance. Les progrès économiques et humains enregistrés par la Guinée ne suffisent pas à compenser les faiblesses de sa gouvernance. À terme, ces mêmes faiblesses pourraient même compromettre la pérennité des avancées réalisées.
Car sans transparence, sans contrôle et sans institutions crédibles, les investissements risquent de produire moins de bénéfices que prévu pour la population.
Le regard des autres pays africains
Les comparaisons avec d’autres pays du continent apportent également quelques éléments de réflexion.
Le Sénégal et le Rwanda figurent parmi les États dont la gouvernance globale suit une trajectoire d’amélioration croissante sur la période étudiée. Le Ghana, malgré sa présence parmi les dix pays les mieux classés en 2025, présente une trajectoire différente, qualifiée de rebond. Son score reste inférieur à celui de 2016, mais il s’est amélioré au cours des dernières années.
Ces exemples montrent qu’un classement général ne raconte jamais toute l’histoire d’un pays. Même les États bien positionnés peuvent rencontrer des difficultés dans certaines dimensions de la gouvernance.
Le Ghana, par exemple, conserve une bonne position globale tout en présentant des fragilités sur certains aspects de l’État de droit. Le Rwanda connaît, lui aussi, des évolutions contrastées selon les catégories évaluées.
Pour la Guinée, l’intérêt de ces comparaisons n’est pas de chercher à reproduire un modèle étranger. Chaque pays possède son histoire, ses institutions et ses réalités politiques. L’enjeu est plutôt de comprendre comment les États qui progressent parviennent à renforcer leurs institutions, à organiser le contrôle de l’action publique et à transformer leurs ambitions économiques en résultats concrets.
Le développement ne se construit pas uniquement avec des ressources et des projets. Il repose aussi sur des règles, des institutions et une confiance collective.
Le régime Doumbouya face à son véritable bilan
Au-delà des chiffres et des positions dans le classement, l’Indice Ibrahim 2026 ramène finalement le débat à cette question essentielle. Quel type d’État le régime Mamadi Doumbouya est-elle en train de laisser à la Guinée ?
Un État qui construit des infrastructures, mais dont les mécanismes de contrôle restent fragiles, n’a pas achevé sa transformation.
Un État qui affiche de grandes ambitions économiques sans garantir suffisamment les libertés et la participation citoyenne conserve un déficit de légitimité.
Et un État qui prend des décisions rapidement, mais rend insuffisamment compte de leur mise en œuvre, ne peut pas automatiquement se réclamer d’une gouvernance performante.
Cinq priorités apparaissent alors incontournables : garantir l’indépendance de la justice, renforcer le contrôle de l’action publique, protéger les libertés fondamentales, professionnaliser l’administration et veiller à ce que les performances économiques améliorent réellement les conditions de vie.
Ces exigences ne s’opposent pas aux ambitions de développement affichées par les autorités. Elles en constituent, au contraire, le socle.
Il serait donc injuste de réduire le rapport à une simple sanction internationale contre la Guinée. Mais il serait tout aussi dangereux d’en minimiser les conclusions au motif que certains indicateurs économiques et sociaux évoluent positivement.
L’Indice Ibrahim ne mesure pas seulement la capacité d’un État à construire des routes, des ponts ou des infrastructures. Il examine aussi sa capacité à protéger les droits, à rendre des comptes et à fournir aux citoyens les services publics auxquels ils peuvent légitimement prétendre.
La réussite d’un Etat ne se mesure pas uniquement aux ouvrages qu’elle inaugure. Elle se mesure aussi aux institutions qu’elle laisse derrière elle, aux libertés qu’elle protège et aux garanties qu’elle offre aux générations futures.
La Guinée peut construire des routes, des ponts, des infrastructures énergétiques et multiplier les projets miniers. Tout cela compte. Mais une autre question mérite désormais d’être posée avec la même insistance : construit-elle, dans le même mouvement, un État de droit capable de résister aux hommes, aux changements de régime et aux intérêts du moment ?
C’est sans doute le principal enseignement de l’Indice Ibrahim 2026. Le défi de la Guinée n’est pas seulement de multiplier les projets de développement. Il est de bâtir des institutions suffisamment fortes pour que ces projets profitent durablement à la population et que les progrès d’aujourd’hui ne deviennent pas les fragilités de demain.

