Le Centre international de recherche et de documentation (CIRD), en partenariat avec Expertise France, a présenté ce vendredi 12 juin 2026 les résultats d’une étude anthropologique consacrée à l’imaginaire de la migration en Guinée. La restitution s’est tenue dans l’amphithéâtre Djibril Tamsir Niane de l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia, en présence d’enseignants-chercheurs, d’étudiants, de représentants des autorités guinéennes et de l’ambassadeur de France en Guinée.
Menée dans plusieurs régions du pays, cette recherche vise à dépasser les analyses exclusivement économiques de la migration irrégulière pour explorer les représentations sociales qui nourrissent le désir de départ.
Présidente fondatrice du CIRD, la Dre Safiatou Diallo a rappelé l’ampleur de l’enquête. Plus de 700 personnes ont été interrogées lors de la première phase des travaux, avant l’organisation de restitutions régionales destinées à enrichir les données recueillies. « Nous sommes allés voir les migrants de retour, les candidats potentiels à la migration, les autorités locales, les religieux, les acteurs de la société civile, mais aussi une catégorie tellement importante : les familles», a-t-elle expliqué.
Les chercheurs ont recueilli des témoignages de mères ayant perdu leurs enfants en Méditerranée, d’autres continuant malgré tout à encourager le départ de leurs proches, ainsi que de familles vivant dans l’incertitude quant au sort de leurs enfants disparus sur les routes migratoires.
L’étude a couvert plusieurs zones identifiées comme des foyers migratoires, notamment Madina Oula (Kindia), Kamsar (Boké), Sambailo (Koundara), Timbo (Mamou), Mali (Labé), Kouroussa (Kankan), ainsi que Kourémalé et Beyla dans les zones frontalières.
Selon la Dre Safiatou Diallo, cette approche a permis de mieux comprendre la diversité des trajectoires migratoires en Guinée.
Parmi les principales conclusions de l’étude figure la multiplicité des motivations au départ. « Les départs sont motivés par des raisons économiques, mais aussi par la recherche de prestige, de reconnaissance sociale et d’accomplissement personnel », a indiqué la chercheuse.
Elle rapporte notamment cette perception largement partagée : « Quand vous êtes allé à l’étranger et que vous revenez, même s’il n’y a qu’une seule chaise, c’est à vous qu’on va la donner. »
L’étude présente ainsi la migration comme « un fait social total », influencé par les attentes familiales, les imaginaires collectifs et les normes communautaires.
Près de 80 % des personnes interrogées citent l’Europe comme destination privilégiée. Selon les chercheurs, cette préférence s’explique notamment par l’héritage historique de l’esclavage et de la colonisation. « La France est synonyme de puissance militaire, politique et infrastructurale. Aller en France, réussir ou ne pas réussir, c’est déjà un prestige », a souligné la présidente du CIRD.
L’enquête met également en lumière les difficultés rencontrées par les migrants revenus au pays. « Ils pensent qu’ils sont les maudits de la société. Les ratés », rapporte la Dre Diallo, reprenant les termes employés par certains enquêtés.
Nombre d’entre eux reviennent après avoir mobilisé toutes les ressources familiales ou contracté d’importantes dettes. Faiblement accompagnés à leur retour, plusieurs nourrissent de nouveaux projets migratoires.
À Kindia et Madina Oula, le Dr Abdoulaye Fofana a relevé l’évolution des dynamiques locales. Selon lui, les réussites apparentes des migrants diakhankés dans les années 1980 et 1990 ont progressivement influencé d’autres groupes sociaux.
Le chercheur évoque également l’existence de réseaux organisés facilitant les départs vers Bamako puis l’Afrique du Nord, ainsi que le rêve de certains jeunes d’intégrer des clubs de football au Maroc, en Algérie ou en Tunisie.
À Forécariah, le Dr Fodé Bangoura rappelle que la migration est profondément ancrée dans l’histoire locale. « Les populations disent que Forécariah est une création de la migration », a-t-il affirmé.
En région de Labé, le Dr Mamadou Sanounssy Diallo souligne l’importance historique des mobilités vers le Sénégal et la Gambie, tout en mettant en avant le rôle de la diaspora dans le développement local à travers les investissements dans l’éducation, la santé, l’accès à l’eau potable et l’énergie solaire. « Un retour non encadré incite à retourner et encourage d’autres à partir », a-t-il prévenu.
Les chercheurs recommandent ainsi de renforcer les campagnes de sensibilisation adaptées aux réalités locales, d’impliquer davantage les migrants de retour et de promouvoir des modèles de réussite construits en Guinée. « Forger un imaginaire local de réussite est important », estime la Dre Safiatou Diallo.
Pour elle, la pauvreté ne saurait à elle seule expliquer les départs. « On ne peut pas posséder 15 000 dollars et dire qu’on est misérable », fait-elle remarquer. « La question demeure : pourquoi partir à n’importe quel prix ? »

Présent à la cérémonie, le directeur pays d’Expertise France en Guinée, Nicolas Huet, a rappelé que cette étude s’inscrit dans le cadre du projet AMIS (Accompagnement, Mobilité, Insertion et Sensibilisation), financé par l’Union européenne et le ministère français des Affaires étrangères.
De son côté, le directeur général des Guinéens établis à l’étranger, Mamadou Saïtiou Barry, a salué « une étude extrêmement importante », estimant que ses enseignements devront contribuer à l’élaboration des politiques publiques migratoires. « Il faut faire comprendre à la jeunesse qu’il n’y a nulle part qui est mieux que chez soi », a-t-il affirmé. « Avec les projets engagés aujourd’hui, l’avenir, c’est ici d’abord. »
Au terme de cette restitution, une conclusion s’impose : répondre aux défis de la migration irrégulière nécessitera autant d’améliorer les conditions socio-économiques que de transformer les représentations collectives qui continuent de faire du départ un puissant symbole de réussite sociale.

