Alors que la chicha et la cigarette électronique séduisent de plus en plus de jeunes à Conakry, les idées reçues sur leur prétendue innocuité persistent. Passage de la fumée dans l’eau, arômes séduisants ou simple « vapeur » : ces produits sont pourtant loin d’être sans risques. Le Dr Boubacar Bah, médecin pneumo-phtisiologue au service de pneumo-phtisiologie de l’Hôpital national Ignace-Deen, alerte sur les dangers liés à leur consommation, de la dépendance à la nicotine aux maladies respiratoires, cancers et complications cardiovasculaires, et appelle à renforcer l’information des jeunes.
Guinée360 : Beaucoup de jeunes pensent que la chicha est moins dangereuse parce que la fumée traverse l’eau avant d’être inhalée. Cette idée est-elle fondée ?
Dr Boubacar Bah : C’est une grave erreur ou alors un manque d’informations. La chicha, qu’on peut appeler narguilé, les anglophones l’appellent hookah. C’est une pipe à eau qui est utilisée pour fumer du tabac. Le tabac peut être utilisé sous forme de tabamel, qui est un mélange comportant de la mélasse additionnée à des arômes. C’est justement à cause de ces arômes qu’ils pensent qu’ils ne sont pas en train de fumer du tabac comme celui qui fume de la cigarette simple. La fumée de tabac en général, et celle du narguilé en particulier, contient de nombreux toxiques connus pour favoriser, entre autres, le cancer du poumon et les maladies cardiovasculaires.
Qu’en est-il de la cigarette électronique est souvent présentée comme une simple vapeur parfumée ?
Il faut connaître son utilisation. Celui qui l’utilise pour remplacer le tabac réduit le risque alors que celui qui l’utilise sans avoir jamais fumé introduit de nouveaux risques pour sa santé. Mais celui qui fume la cigarette électronique alors qu’il n’a jamais fumé de cigarette est en train de se créer des problèmes, comme on l’a vu avec la chicha et la cigarette ordinaire.
Constatez-vous une augmentation de la consommation de chicha et de cigarette électronique chez les adolescents et les jeunes adultes que vous consultez ?
Quand nous consultons les malades, nous leur demandons s’ils fument la cigarette. Ils nous le disent et nous les sensibilisons pour qu’ils abandonnent la cigarette. Mais le constat est que, quand vous sortez à travers la ville de Conakry, partout il y a des lieux de chicha. Des jeunes de 18 ans, 25 ans, 30 ans et même plus, hommes ou femmes, sont partout en train de fumer la chicha.
Comment évaluez-vous la consommation de tabac chez vos patients ?
Tous les malades qu’on reçoit sont interrogés sur leur consommation de tabac. Certains vont dire qu’ils fument un paquet, d’autres vont dire qu’ils fument moins. Après, on leur demande depuis combien d’années ils fument. Donc là, on évalue, en termes médicaux, le nombre de paquets fumés par le malade. On fait ensuite les investigations et, le plus souvent, on trouve que c’est la cigarette qui est à la base de certains cancers. Notamment le cancer du poumon, troubles respiratoires.
Que respire concrètement une personne qui fume de la chicha ?
Une personne qui fume la chicha respire un cocktail de 4000 substances chimiques générées par la combustion du tabamel (mélange de tabac et de mélasse)
Que contient exactement la vapeur d’une cigarette électronique ?
La vapeur d’une cigarette électronique contient du propylène glycol, de la glycérine végétale, de l’eau, des arômes et éventuellement de la nicotine.
Ces substances sont-elles nocives pour la santé ?
Pour la cigarette électronique, il y a deux types : les petits dosages qui conviennent aux petits fumeurs alors que les taux élevés exigent un matériel peu puissant pour éviter l’excès. Les arômes de qualité alimentaire ne sont pas tous sans danger lorsqu’ils sont inhalés. Mais inhaler des arômes chauffés comme dans la cigarette électronique, modifie leur structure chimique ; cela irrite les poumons, crée des substances toxiques et endommage les cellules respiratoires. Celui qui fume la chicha ne sent pas l’odeur comme celui qui fume une simple cigarette. Ce qui fait que le temps d’exposition est long. Une cigarette peut se fumer en 5 à 7 minutes. Mais imaginez quelqu’un qui fume la chicha : à cause de ces arômes, ça sent bon. Il peut rester là 30 minutes, une heure, voire deux heures en train de fumer. Du coup, il absorbe plus de fumée de tabac que celui qui fume la cigarette ordinaire.
Quels sont les effets de la chicha sur les poumons et l’organisme ?
D’abord, il y a la dépendance. C’est le premier facteur de risque. La dépendance est liée à la nicotine et elle est renforcée par les différents arômes utilisés, notamment les arômes sucrés. Ensuite, au niveau des maladies respiratoires, il y a l’irritation des bronches. Cela favorise la toux et provoque l’essoufflement. C’est-à-dire qu’un jeune qui fume longtemps, dès qu’il fait un petit effort, il est dyspnéique. Cela peut également provoquer la bronchite. Le troisième risque, c’est le cancer. Il y a une production de substances chimiques cancérigènes qui augmentent le risque de cancer, non seulement des poumons et de l’appareil respiratoire, mais aussi de la bouche, de la gorge et même de l’estomac. L’autre facteur de risque, ce sont les problèmes cardiovasculaires. Le monoxyde de carbone prive le sang d’oxygène, élève la pression artérielle et fatigue le cœur.
Qu’en est-il des effets d’un vapotage régulier sur le système respiratoire ?
Au niveau du système respiratoire, c’est la même chose. S’il y a de la nicotine, il y a la dépendance. Ensuite, si cela contient des substances cancérigènes, il va de soi que cela va provoquer les effets qu’on vient de citer : dépendance, maladies respiratoires, cancers et problèmes cardiovasculaires. Ensuite, concernant la chicha, tous utilisent la même pipe. Plusieurs personnes qui utilisent la même pipe peuvent avoir une transmission de microbes, de champignons ou de virus comme l’herpès, la grippe ou l’hépatite.
Comment la nicotine agit-elle sur le cerveau du consommateur ?
En fait, la nicotine, c’est la dépendance. Comme on a commencé, on s’habitue et il faut toujours fumer chaque fois qu’on en a envie. Maintenant, ce sont les autres substances cancérigènes qui agissent sur l’appareil respiratoire, sur le cœur et les autres organes. Imaginez, au niveau de l’appareil respiratoire, si la personne n’absorbe pas la quantité d’oxygène suffisante pour nourrir tout l’organisme, il va de soi qu’il y aura des problèmes. Et surtout au niveau du cerveau : quand le cerveau ne va pas, rien ne va au niveau de l’organisme.
Les effets sont-ils les mêmes chez les adultes et chez les jeunes de moins de 15 ans ?
C’est la même chose. Peut-être que ceux de moins de 15 ans sont plus fragiles que ceux qui ont 20 ans et plus. C’est comme les personnes âgées. Les jeunes sont des facteurs de risque dans toutes les maladies. Ils sont donc plus fragiles par rapport aux autres.
À partir de quel moment peut-on parler de dépendance à la nicotine ?
Cela dépend. L’intérêt, c’est de savoir quand il a commencé à fumer et depuis combien de temps il fume et la quantité fumée. Quelqu’un qui a fumé pendant un mois, deux mois ou un an, c’est différent de celui qui a fumé pendant dix ans. Quand vous lui demandez d’abandonner, celui qui a fumé dix ans aura plus de difficultés à arrêter par rapport à celui qui vient de commencer.
Pourquoi les adolescents sont-ils particulièrement vulnérables au développement d’une dépendance ?
C’est parce qu’ils ne connaissent pas le danger. Par exemple, avec la chicha, ils ne sont pas suffisamment informés. En matière de fumée, c’est le temps d’exposition qui compte. Quelqu’un fume une cigarette pendant environ sept minutes. Eux, ils peuvent rester 30 minutes, une heure ou deux heures en train de fumer. Ils pensent qu’ils n’inhalent pas le tabac comme celui qui fume la cigarette. Alors qu’ils absorbent plus de tabac, de nicotine et d’autres substances cancérigènes que celui qui fume la cigarette. Donc, c’est le temps d’exposition qui compte beaucoup.
Les effets de la chicha et de la cigarette électronique dépassent-ils le cadre des maladies respiratoires ?
Ça dépasse largement le cadre des maladies respiratoires. Quand vous regardez en médecine, la majeure partie, sinon la presque totalité des pathologies, quand on parle de facteurs de risque, le tabac est en première position. Cela ne concerne donc pas seulement l’appareil respiratoire, mais toutes les pathologies. Quand on fume, la fumée va d’abord au niveau des poumons, avant que ces substances n’atteignent les autres organes.
Quels sont les risques pour le cœur, le cerveau et les autres organes ?
Au niveau du cœur, le monoxyde de carbone prive le sang d’oxygène. Cela élève la pression artérielle et fatigue le cœur. C’est le cœur qui pompe le sang pour envoyer l’oxygène au niveau de tout l’organisme. Si le cœur est fatigué, il y aura des effets sur tous les autres organes, parce que les autres tissus et organes ne vont pas avoir l’oxygène nécessaire à leur fonctionnement. C’est la même chose au niveau du cerveau.
Quelle peut être la différence entre la chicha, la cigarette électronique et la cigarette naturelle chez un consommateur ?
La cigarette électronique, il y a deux types : celle qui contient de la nicotine et celle qui n’en contient pas. Celle qui contient de la nicotine a vraiment des effets liés à la nicotine. La chicha et la cigarette ordinaire contiennent également de la nicotine. Maintenant, la différence peut résider dans le temps d’exposition. Quelqu’un qui fume la cigarette ordinaire, combien de cigarettes fume-t-il par jour et pendant combien d’années ? Est-ce cinq ans, dix ans ou vingt ans ? Même pour ceux qui fument la cigarette ordinaire, si le temps d’exposition n’est pas le même, il y a une différence. Pour la chicha aussi, c’est la même chose. C’est le temps d’exposition qui compte beaucoup concernant la fumée de tabac.
Les risques sont-ils plus élevés lorsqu’une personne consomme plusieurs types de cigarettes ?
Les risques sont plus élevés. S’il fume la chicha, il absorbe du monoxyde de carbone et de la nicotine. S’il fume la cigarette ordinaire, en plus de ces deux substances, il absorbe du goudron et d’autres métaux cancérigènes. Donc, c’est la quantité de ces substances toxiques qui augmente dans son organisme. Du coup, les conséquences seront plus graves que chez celui qui n’utilise qu’un seul type de cigarette.
Lorsqu’un jeune arrête la chicha ou le vapotage, les poumons peuvent-ils se régénérer ?
Les poumons ne régénèrent jamais. C’est pourquoi, on leur demande souvent de ne pas fumer. Pour abandonner, il y a ce qu’on appelle le sevrage tabagique. Il ne faut pas abandonner brutalement. Il faut abandonner petit à petit. Par exemple, celui qui fume dix cigarettes par jour, on lui dit de réduire progressivement : neuf, huit, sept, et ainsi de suite. C’est ce qu’on appelle le sevrage tabagique.
Vu que les poumons peuvent être gravement atteints, quels bénéfices peut-on espérer après l’arrêt ?
Quand il arrête, au moins les risques s’arrêtent. Maintenant, pour le reste, il va faire des séances de réhabilitation pour gagner un peu de souffle. Mais une fois que les poumons sont vraiment atteints et détruits, ça ne régénère pas. C’est pourquoi vous allez voir actuellement des personnes âgées qui, au moindre effort, sont essoufflées. Même quand elles marchent un peu sur un terrain plat, elles doivent s’asseoir et se reposer. On ne peut rien faire. Elles deviennent des handicapées respiratoires. Parfois, elles sont obligées d’être assistées par des appareils qui leur apportent un peu d’oxygène.
Pourquoi est-il essentiel d’arrêter le plus tôt possible la consommation de chicha et de cigarette électronique ?
Arrêter le plus tôt possible, c’est vraiment pour éviter toutes les conséquences de la dépendance, les maladies respiratoires et les problèmes cardiaques.
La chicha est souvent préparée avec du charbon. Est-ce que ce charbon est dangereux ?
Le charbon est dangereux. Même ce que les femmes utilisent pour préparent dans les foyers, la fumée a un impact sur l’appareil respiratoire. Vous allez voir que, dans les foyers, certains allument le charbon avec des caoutchoucs. Ça, c’est cancérigène, ce n’est pas bon. La fumée qui monte n’est pas bonne. Certains, dès qu’ils inhalent cette fumée, commencent tout de suite à tousser. Donc, ce n’est pas bon.
Certains jeunes utilisent de l’eau, du jus, parfois même de la bière, mélangés à de la chicha. Quel impact cela peut-il avoir sur la santé ?
Concernant le tabac, on en a parlé. Mais la bière ou l’alcool qu’ils utilisent a également un effet sur l’organisme. Le plus souvent, cela dépend de la quantité consommée. Ceux qui boivent de l’alcool peuvent développer une pathologie du foie. Cela joue sur le foie, et c’est le foie qui est le filtre de l’organisme. Donc, si le foie est détruit, tout l’organisme va en subir les conséquences.
Certaines femmes enceintes continuent de fumer la chicha ou d’utiliser la cigarette électronique. Quels risques cette consommation représente-t-elle pendant la grossesse ?
Le monoxyde de carbone réduit les échanges de sang et d’oxygène entre la mère et le fœtus. Les principaux risques sont : la fausse couche, l’accouchement prématuré, le faible poids de l’enfant à la naissance.
Cela signifie-t-il que les substances inhalées peuvent atteindre facilement le fœtus ?
Le tabac et la fumée font passer des poisons comme la nicotine et le monoxyde de carbone dans le sang du bébé. Mais je ne peux pas rentrer en profondeur dans les détails vu que je ne suis pas gynécologue.
La cigarette électronique peut-elle être considérée comme une alternative pendant la grossesse ?
Non! la cigarette électronique n’est pas recommandée ni considérée comme une alternative sûre ou officielle pendant la grossesse.
Quel conseil donneriez-vous à celle ou celui qui souhaite arrêter de fumer?
Le conseil qu’on peut donner à tout fumeur, que ce soit la cigarette électronique, la chicha ou la cigarette ordinaire, c’est d’arrêter de fumer. Et pour arrêter de fumer, il y a une méthode qu’on appelle le sevrage tabagique. Cela n’apporte rien de bon à l’organisme, seulement des conséquences. On leur explique les méfaits, les conséquences de la cigarette en général sur l’organisme. On leur demande d’arrêter, parce que c’est un grand facteur de risque pour toutes les pathologies. Donc, on leur conseille vraiment d’arrêter de fumer. Il faut des campagnes d’information et de sensibilisation à travers les médias, la télévision et les réseaux sociaux, avec des spécialistes, pour expliquer les conséquences de ce type de cigarette sur l’organisme. Il faut aussi que les autorités prennent vraiment des mesures contre ces pratiques, parce que c’est une question de santé publique. Il y en a certains qui vont venir simplement parce qu’un ami est là. Ils fument, eux aussi, inconsciemment. Finalement, ils s’adonnent à ça et, à force de continuer, ils ne peuvent plus abandonner.
Chaque fois qu’ils ont envie de fumer, ils recommencent, ne connaissant pas les conséquences. Donc, la meilleure façon, ce sont les campagnes d’information et de sensibilisation sur les conséquences et les méfaits de ce type de cigarette.

