Eboulement à Darsalam, délestages, fosse commune : Ibrahima Aminata Diallo interpelle l’État guinéen sur plusieurs dossiers

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L’actualité guinéenne de ces dernières semaines est marquée par plusieurs événements majeurs : l’éboulement meurtrier survenu à la décharge de Darsalam, les opérations de déguerpissement, les délestages électriques, la découverte de six corps dans une fosse commune à Forécariah, ainsi que la démolition de l’hôpital Ignace Deen et de la Maison centrale de Coronthie.

Dans cet entretien accordé à Guinee360, Ibrahima Aminata Diallo, président de la Coalition nationale des associations pour la paix et le développement (CONAPAID), livre son analyse sur ces différents sujets. S’il salue certaines décisions des autorités, notamment en matière de modernisation et de désengorgement de Conakry, il critique la manière dont certaines opérations ont été conduites et appelle le gouvernement à davantage d’anticipation. Le responsable de la société civile demande également l’ouverture d’enquêtes approfondies sur la découverte des six corps à Forécariah et plaide pour une meilleure communication des autorités sur la crise énergétique. Entretien!

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Guinee360 : Après le drame de 2017, qui avait fait plusieurs dizaines de morts à Darsalam, un nouvel éboulement meurtrier s’est produit en 2026. Était-il évitable ?

Ibrahima Aminata Diallo : À mon avis, oui. Lorsqu’une décharge, qui est en réalité une montagne d’immondices artificielles surplombant des quartiers résidentiels, est conçue pour 500 000 personnes pendant 20 ans alors que Conakry compte aujourd’hui plus de deux millions d’habitants, il y a forcément un problème d’anticipation. Depuis le régime d’Alpha Condé, on nous parle du déplacement de la décharge de Dar-Es-Salam vers un autre site. Le régime actuel a également tenu le même discours. Mais il n’y a pas eu suffisamment d’actions. Si les décisions avaient été prises à temps, je pense que ce drame aurait pu être évité. Le problème aujourd’hui est qu’on agit dans l’urgence, parfois avec des pratiques qui peuvent être perçues comme des violations des droits des citoyens.

Vous êtes donc favorable au déplacement des populations, mais pas à la manière dont les opérations sont menées ?

Exactement. Nous ne sommes pas contre le déplacement des populations lorsque leur sécurité est menacée. Mais la manière de procéder est tout aussi importante. Demander à quelqu’un de quitter, du jour au lendemain, un endroit où il a vécu pendant 40 ou 45 ans pose problème. L’État doit anticiper et prévoir des solutions de relogement. Et Dar-Es-Salam n’est pas un cas isolé. Il existe d’autres zones à risque à Conakry, notamment autour des cours d’eau, dans certaines périphéries ou sur des terrains dangereux. Lorsque vous voyez des bâtiments construits au bord des falaises, vous comprenez qu’il y a un problème de planification urbaine. Il faut donc identifier ces zones, les sécuriser et prévoir des espaces habitables pour les populations concernées.

Certains habitants de Darsalam affirment que les ordures ont progressivement gagné leurs habitations. Que vous ont-ils expliqué sur place ?

Lorsque nous nous sommes rendus sur le terrain, le samedi de la visite du président de la République, certaines victimes nous ont expliqué qu’elles se trouvaient à plusieurs centaines de mètres de la décharge lorsqu’elles se sont installées. Au fil du temps, les ordures ont été déversées et cette montagne d’immondices s’est progressivement formée jusqu’à atteindre les habitations. Il faut donc éviter de simplement considérer ces personnes comme des occupants illégaux. Il faut examiner les conditions dans lesquelles elles se sont installées et, lorsqu’elles ont subi des pertes, les accompagner et les indemniser à la hauteur du préjudice subi. Il faut aussi les recaser dans des endroits appropriés. Et les zones à risque doivent être clairement délimitées pour empêcher de nouvelles installations.

Le président de la République s’est rendu sur les lieux environ une semaine après le drame. Comment avez-vous apprécié cette réaction ?

Il n’y a jamais de moment où il est inutile d’agir. La présence du président doit donc être saluée. L’Agence nationale de gestion des urgences et catastrophes naturelles est chargée de ce type de situation et le gouvernement a notamment affrété des bus pour transporter certaines victimes. Mais je déplore l’absence de deuil national. Lorsqu’une trentaine de personnes perdent la vie dans un même drame, j’aurais souhaité que l’État décrète au moins quelques journées de deuil pour honorer leur mémoire. Une semaine après le drame, nous aurions également souhaité entendre une déclaration du gouvernement. Il a fallu attendre la venue du président sur le terrain et, à cette occasion, c’est le secrétaire général du gouvernement, le général Amara, qui a pris la parole. Le président est venu, et c’est une bonne chose. Mais il n’a pas rencontré directement les victimes sur le site, ce que nous avons regretté. Nous avons dû nous-mêmes rechercher les victimes afin d’écouter leur version des faits. Certaines ont tout perdu dans cet éboulement. Il faut donc aller au-delà de la simple visite et apporter des réponses concrètes.

Est-il encore possible de décréter un deuil national ?

Oui. Ce n’est pas tard. Tant que les corps ne sont pas enterrés, cela reste possible. Même pour deux ou trois jours, l’État peut décréter un deuil national et organiser des prières en mémoire des victimes. Ces drames liés aux éboulements, au réchauffement climatique ou à d’autres catastrophes restent des tragédies humaines qui méritent une reconnaissance nationale.

Les opérations de déguerpissement concernent également d’autres quartiers, notamment Hamdallaye 1. Quelle est votre position ?

C’est justement le message que nous avons porté lors de la présence du président sur le terrain. Nous avons demandé que les personnes concernées soient rétablies dans leurs droits. À Hamdallaye, par exemple, il est avancé que la zone appartenait à l’ASEC, notamment en raison de la présence de conduites d’eau. Mais des citoyens nous ont présenté des documents légalement signés, notamment des titres fonciers et des actes de donation. Si l’État ne parvient pas à régler ce type de situation, il ne faut pas simplement jeter l’anathème sur les citoyens. Pour ceux qui ont perdu leurs biens, notamment dans les zones où les ordures sont progressivement venues les rejoindre, il faut envisager des indemnisations à la hauteur des pertes. Nous ne sommes pas contre la sécurisation des populations, mais nous sommes contre la manière dont certaines opérations de déguerpissement ont été conduites. L’État doit poursuivre son travail, mais en veillant à rétablir les personnes concernées dans leurs droits. Sinon, on risque simplement d’accroître la pauvreté.

Les délestages sont devenus préoccupants, y compris pendant la saison des pluies. Comment expliquez-vous cette situation ?

Nous avons connu plusieurs gouvernements qui ont investi des milliards de francs et des millions de dollars pour améliorer l’accès à l’électricité. Prenons l’exemple de Kaléta sous le régime d’Alpha Condé. À l’époque, certains acteurs politiques et de la société civile s’interrogeaient sur la pérennité des investissements réalisés. On les accusait parfois de sabotage. Mais si le travail avait été pensé dans la durée, le départ d’un président ne devrait pas avoir d’incidence sur la disponibilité de l’électricité. Il faut une politique durable. Aujourd’hui, certains travailleurs d’EDG expliquent qu’ils sont en train de travailler pour résoudre les problèmes. Nous entendons ces arguments, mais nous pensons que cette communication aurait dû intervenir plus tôt. La question que nous devons nous poser est celle de la source de notre énergie. Nous avons Kaléta, Garafiri et Souapiti. Amaria est également en construction. Alors, pourquoi rencontrons-nous encore autant de difficultés ? Il faut aussi se demander si l’interconnexion régionale produit réellement les résultats attendus et quelles sont les mesures prises pour faire face à la prochaine période d’étiage.

Faut-il s’inquiéter pour la prochaine saison sèche ?

Oui, il faut s’inquiéter. Le changement climatique est une réalité et nous constatons notamment une évolution de la pluviométrie à Conakry. Cette année, il a plu moins que les années précédentes. Ceux qui connaissent Conakry savent qu’auparavant, on pouvait avoir plusieurs jours consécutifs de pluie. Aujourd’hui, nous avons connu des périodes beaucoup plus sèches. Si le changement climatique affecte effectivement le niveau des barrages, il faut en tenir compte. Il existe des pays qui disposent de beaucoup moins de ressources hydriques que la Guinée et qui arrivent pourtant à assurer une fourniture régulière d’électricité. La Guinée doit donc mettre en place une véritable politique d’adaptation au changement climatique. Nous ne devons pas rester dépendants des mêmes sources d’énergie.

La question de l’électricité est-elle devenue un enjeu majeur pour le développement du pays ?

Absolument. L’électricité n’est plus un luxe. C’est une nécessité. La révolution industrielle que nous voulons en Guinée doit d’abord passer par la question énergétique. On ne peut pas prétendre développer l’industrie, créer des emplois et transformer notre économie sans garantir une fourniture suffisante d’électricité. Je demande donc à l’État de faire davantage d’efforts. La paix que nous réclamons se construit, mais elle est liée au développement. Vous ne pouvez pas maintenir quelqu’un dans un silence forcé et vouloir construire une paix durable avec lui. Nous avons connu par le passé des manifestations liées au manque d’électricité. Nous ne voulons plus revoir les Guinéens descendre dans les rues de Conakry pour réclamer le courant. C’est un défi pour le gouvernement de Bah Oury et pour le premier mandat de la Ve République du président Mamadi Doumbouya. L’électricité était considérée comme un acquis. Il faut maintenant préserver et valoriser cet acquis.

Les autorités devraient-elles mieux communiquer sur les délestages ?

Oui, c’est indispensable. Les Guinéens doivent savoir ce qui se passe et comprendre ce qui est prévu. L’absence d’information crée la frustration, et la frustration peut devenir une source de violence. Il faut donc associer la presse et les organisations de la société civile à cette communication afin que les informations puissent parvenir jusqu’à la base. La Guinée est un pays où les populations ont beaucoup de patience. Mais cette patience ne doit pas être considérée comme acquise. Par ailleurs, avec l’installation progressive des compteurs prépayés, il y a aujourd’hui une meilleure possibilité de contrôler la consommation et de promouvoir une gestion rationnelle de l’énergie. Il faut donc accompagner cette évolution par une communication claire sur la situation actuelle et sur les difficultés auxquelles le pays pourrait être confronté pendant la période d’étiage.

La découverte de six corps dans une fosse commune à Forécariah a suscité de nombreuses réactions. Que vous inspire cette affaire ?

C’est une situation extrêmement préoccupante. Selon les informations disponibles, six corps d’hommes ont été découverts dans une fosse commune dans le secteur de Savakouré, à Forécariah. Les victimes auraient été retrouvées avec les mains ligotées et les yeux bandés. Cette affaire a suscité des réactions de plusieurs organisations de la société civile et de défense des droits humains. Une dizaine d’organisations africaines ont notamment demandé que toute la lumière soit faite. Dans un pays qui se veut démocratique et qui a adhéré à plusieurs instruments internationaux relatifs aux droits humains, une telle découverte ne peut pas être banalisée.

Quelles sont, selon vous, les premières mesures à prendre ?

Il faut d’abord éviter toute conclusion avant les résultats d’une enquête. Mais il faut des autopsies afin d’identifier clairement les victimes et de déterminer les circonstances de leur mort. Cette découverte relance également la question des personnes disparues en Guinée. Nous avons connu des cas de disparitions de citoyens, d’acteurs de la société civile et d’acteurs politiques. Nous avons toujours demandé que la lumière soit faite sur ces dossiers. Aujourd’hui, il faut donc que l’État assume sa responsabilité en matière de sécurité des personnes et de leurs biens. Nous souhaitons surtout que l’enquête ne soit pas ouverte sans suite, comme cela a pu être le cas dans d’autres dossiers. Il faut identifier les responsables, les traduire devant les juridictions compétentes et faire toute la lumière sur cette affaire.

Pensez-vous qu’il faudrait également vérifier si ces corps correspondent à certaines personnes portées disparues ?

Absolument. Puisqu’il existe plusieurs personnes portées disparues, il faut comparer les identités et les éléments disponibles afin de déterminer si certaines d’entre elles figurent parmi les six victimes. Il faudrait également poursuivre les recherches sur le site, si les autorités disposent d’éléments laissant penser qu’il pourrait y avoir d’autres corps. Pour les familles qui vivent dans l’incertitude depuis la disparition d’un proche, connaître la vérité est essentiel. Cela leur permettrait au moins de savoir ce qui s’est réellement passé et, éventuellement, de faire leur deuil.

Le gouvernement a entrepris la démolition de l’hôpital Ignace Deen et la modernisation du site. Est-ce une décision que vous approuvez ?

Nous saluons cette vision. Ignace Deen était un établissement hospitalier ancien, avec plus d’un siècle d’existence. Or, la population guinéenne a fortement augmenté et les besoins sanitaires sont devenus beaucoup plus importants. Aujourd’hui, de nombreux Guinéens qui en ont les moyens se rendent à l’étranger pour se soigner, notamment au Sénégal, en Tunisie ou en France. Je pense donc qu’il était nécessaire de construire un hôpital plus moderne, notamment un véritable CHU capable de répondre aux besoins de la population. On pourrait également réfléchir à la construction de centres hospitaliers universitaires ou d’établissements sanitaires de référence dans les différentes communes de Conakry. La modernisation d’Ignace Deen est donc une initiative que nous saluons si elle permet réellement d’améliorer le système sanitaire.

La démolition de la Maison centrale de Coronthie s’inscrit également dans la modernisation de Kaloum. Quelle lecture faites-vous de cette opération ?

Le fait de réaménager certains espaces de Kaloum, notamment la zone de Coronthie, et de revoir l’implantation de la Maison centrale peut contribuer à améliorer l’organisation de la ville. Mais il faut que cette politique soit menée à l’échelle de toute la capitale. Il faut continuer l’extension de la ville et mettre fin aux occupations anarchiques afin d’éviter de nouveaux Dar-Es-Salam. Le nouveau découpage administratif doit également être accompagné de véritables plans de développement local. Chaque commune devrait pouvoir développer ses propres infrastructures, notamment sanitaires, afin de réduire la pression sur les établissements existants. Prenons Ratoma : dans certaines zones, plusieurs communes dépendent encore d’un même centre médical communal. Il faut donc rapprocher les services essentiels des citoyens.

Que pensez-vous du délai de 72 heures accordé à certains occupants pour quitter les lieux ?

Tout dépend de la manière dont l’information a été communiquée en amont. Si les autorités avaient informé les populations depuis longtemps et que celles-ci avaient refusé de partir, on peut comprendre qu’à un moment donné des mesures plus fermes soient prises. Mais si l’information est arrivée seulement quelques jours avant l’opération, 72 heures sont clairement insuffisantes. Il faut aussi reconnaître qu’en Guinée, lorsqu’une politique de sensibilisation ne produit pas les résultats attendus, l’État finit parfois par utiliser des mesures plus contraignantes. Les deux approches peuvent être utilisées. Mais l’essentiel reste l’anticipation. Si un projet est prévu depuis un an, il faut informer les populations, leur expliquer les raisons de l’opération et prévoir des solutions pour celles qui doivent quitter les lieux. C’est à cette condition que les opérations de modernisation pourront être comprises et acceptées par les citoyens.