« Un pays sans électricité » ? Les chiffres contredisent Morissanda Kouyaté sur l’héritage de Doumbouya

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La déclaration n’est pas passée inaperçue. Lors d’une rencontre avec les diplomates accrédités en Guinée, le ministre des Affaires étrangères, Morissanda Kouyaté, s’en est vivement pris au député et ancien ministre Ousmane Kaba, après les critiques de ce dernier sur la situation énergétique du pays.

À l’Assemblée nationale, Ousmane Kaba avait notamment soulevé une question qui continue de susciter des interrogations : comment expliquer que la Guinée exporte de l’électricité vers plusieurs pays alors que de nombreux Guinéens peinent encore à avoir du courant chez eux ?

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Pour étayer son propos, le parlementaire avait évoqué une conversation qu’il affirme avoir eue, deux jours plus tôt, avec le ministre de l’Énergie, Laye Sékou Camara, dans les couloirs de l’Assemblée nationale. Selon son récit, ce dernier lui aurait expliqué que les engagements d’exportation d’électricité avaient été hérités des précédentes administrations.

Une explication qui n’a manifestement pas convaincu le député. Celui-ci y voit plutôt un paradoxe dans la politique énergétique guinéenne. « Voilà un pays très paradoxal qui n’arrive même pas à électrifier correctement sa capitale, mais qui vend de l’électricité à trois autres pays. C’est un grand paradoxe », avait-il déclaré.

Ces propos ont été remis sur la table jeudi 5 novembre 2026 à l’occasion de la rencontre entre Morissanda Kouyaté et les représentants du corps diplomatique. Le chef de la diplomatie guinéenne a alors défendu le bilan du président Mamadi Doumbouya, affirmant que celui-ci avait hérité d’un pays sans électricité lors de sa prise du pouvoir, en 2021.

« Quand le président Doumbouya a pris le pouvoir, il s’est retrouvé devant un pays sans électricité. Et il y a des Guinéens pour dire, devant l’Assemblée nationale, que la Guinée est exportatrice d’électricité alors qu’elle n’a pas d’électricité. Des analphabètes qui ont la peau d’intellectuels », s’est-il offusqué.

Mais la Guinée était-elle réellement un pays sans électricité en septembre 2021 ?

Les données disponibles racontent une histoire sensiblement différente. Pour apprécier la situation héritée par le régime de Mamadi Doumbouya, il faut revenir sur les infrastructures déjà en place, les capacités de production du pays et les statistiques énergétiques de l’époque.

Kaléta et Souapiti, deux barrages hérités du régime Alpha Condé

Difficile d’évoquer le paysage énergétique guinéen sans parler de Kaléta et de Souapiti. Ces deux barrages ont profondément modifié les capacités de production électrique du pays. Leur construction et leur mise en service sont intervenues sous la présidence d’Alpha Condé.

Le premier, Kaléta, a été officiellement inauguré le 28 septembre 2015 par l’ancien chef de l’État, en présence de plusieurs dirigeants africains, notamment Denis Sassou Nguesso, président du Congo, et Mahamadou Issoufou, alors président du Niger.

Construit sur le fleuve Konkouré, à environ 150 kilomètres de Conakry, l’ouvrage affiche une puissance installée de 240 MW. Son financement, évalué à quelque 446 millions de dollars, a été assuré à 25 % par l’État guinéen et à 75 % par la China Exim Bank.

L’ambition était claire : augmenter la production nationale, réduire le déficit énergétique et améliorer l’alimentation en électricité des populations.

Cinq ans plus tard, en décembre 2020, Alpha Condé inaugurait un autre ouvrage d’envergure : le barrage hydroélectrique de Souapiti, construit sur le même fleuve, en amont de Kaléta.

Avec une puissance installée de 450 MW et un coût estimé à près de deux milliards de dollars, Souapiti constitue l’un des investissements les plus importants jamais réalisés dans le secteur énergétique guinéen. Le barrage joue également un rôle dans la régulation du débit du Konkouré, contribuant ainsi à améliorer les conditions de fonctionnement de Kaléta.

En additionnant les capacités des deux ouvrages, on arrive à 690 MW. Ce sont donc deux infrastructures majeures dont la réalisation et le début de production précèdent le changement de régime du 5 septembre 2021. Il faut néanmoins préciser que la montée en exploitation de Souapiti s’est poursuivie après cette date.

Un patrimoine hydroélectrique bien antérieur à 2021

S’arrêter à Kaléta et Souapiti donnerait d’ailleurs une vision incomplète de l’histoire énergétique du pays. Bien avant l’arrivée d’Alpha Condé au pouvoir, la Guinée disposait déjà de plusieurs centrales hydroélectriques, certaines construites depuis les premières décennies de l’indépendance.

Le document du ministère de l’Énergie consacré à la stratégie de développement du potentiel hydroélectrique en recense plusieurs.

La centrale des Grandes Chutes, d’une puissance de 27,6 MW, est entrée en service en 1954. Celle de Kinkon, d’une capacité de 3,4 MW, a suivi en 1966. Banéah, avec ses 5 MW, a été mise en service en 1969, puis Donkéa, également appelée Kale, avec une puissance de 15 MW, en 1970. La centrale de Tinkisso, d’une capacité de 1,65 MW, est venue compléter ce dispositif en 1974.

À ces installations s’est ajouté le barrage de Garafiri, d’une puissance de 75 MW, mis en service en 1999.

En cumulant les capacités nominales de ces six centrales avec celles de Kaléta et de Souapiti, on obtient environ 817,7 MW, soit près de 818 MW de puissance hydroélectrique installée pour ces huit ouvrages.

Un chiffre qui permet de mesurer l’importance du patrimoine énergétique constitué bien avant septembre 2021. Attention toutefois à une distinction essentielle : une puissance installée ne signifie pas que toute cette capacité est disponible à tout moment, ni qu’elle est effectivement injectée dans le réseau national.

Des interconnexions régionales engagées avant le changement de régime

L’héritage énergétique ne se limite pas aux centrales et aux barrages. Sous Alpha Condé, la Guinée s’était également engagée dans le développement des réseaux d’interconnexion avec les pays voisins.

C’est notamment le cas du projet de réseau de transport de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Gambie (OMVG). Cette infrastructure relie la Guinée au Sénégal, à la Gambie et à la Guinée-Bissau, en facilitant les échanges d’électricité entre les différents États.

Le pays est aussi concerné par le réseau d’interconnexion CLSG, qui le relie à la Côte d’Ivoire, au Liberia et à la Sierra Leone.

Ces infrastructures régionales apportent un éclairage important sur la question des exportations d’électricité. Elles permettent à la Guinée de participer à des échanges énergétiques avec ses voisins, même si une partie de sa population continue de subir des coupures et des difficultés d’approvisionnement.

Dans les souvenirs de nombreux habitants de Conakry, les années Alpha Condé restent associées à une amélioration de la desserte électrique dans plusieurs quartiers de la capitale. L’expression « courant H24 » avait même fini par s’installer dans le langage courant pour évoquer cette période.

Il serait toutefois excessif d’en retenir uniquement cette image. Les délestages existaient déjà, tout comme les inégalités d’accès à l’électricité entre les quartiers et les localités du pays.

Les statistiques d’EDG mettent à mal l’idée d’un pays sans électricité

Les chiffres publiés par les institutions nationales permettent de mieux cerner la situation énergétique de la Guinée avant et après la mise en service de Kaléta.

D’après l’Annuaire des statistiques de l’environnement 2016 de l’Institut national de la statistique (INS), qui reprend les données de la division statistique et analyse des performances d’Électricité de Guinée (EDG), le pays disposait d’une puissance électrique installée de 338 MW en 2013 et en 2014.

Cette capacité provenait de deux sources : 127,4 MW d’origine hydraulique et 210,6 MW d’origine thermique.

Mais la puissance installée ne correspondait pas à la quantité d’électricité réellement mobilisable. En 2014, la puissance disponible était estimée à seulement 168,5 MW, dont 83,2 MW d’origine hydraulique et 85,3 MW d’origine thermique.

L’année suivante marque un tournant avec l’entrée en service de Kaléta. La puissance installée totale passe alors de 338 MW en 2014 à 603 MW en 2015. La puissance disponible connaît elle aussi une progression importante, passant de 168,5 MW à 282,1 MW.

En 2016, les statistiques de l’INS font état de 593,5 MW de puissance installée et de 411,4 MW de puissance disponible.

Ces données illustrent deux réalités. D’une part, le système électrique guinéen connaissait d’importantes limites avant l’arrivée de Kaléta. D’autre part, le nouveau barrage a contribué de manière significative au renforcement des capacités nationales. Elles rappellent surtout qu’avant 2015, le pays disposait déjà d’un parc de production associant centrales hydrauliques et thermiques.

L’évolution de la production confirme cette tendance. Toujours selon les données d’EDG reprises dans l’annuaire de l’INS, la production totale d’électricité, achats compris, est passée de 712,5 GWh en 2014 à 1 118,2 GWh en 2015, avant d’atteindre 1 595,5 GWh en 2016.

La progression est donc considérable après la mise en service de Kaléta. Mais elle ne signifie pas pour autant que les besoins de tous les ménages étaient couverts. Produire davantage d’électricité et garantir un accès régulier au courant sont deux choses bien différentes.

En 2021, près de la moitié des Guinéens avaient accès à l’électricité

Un autre indicateur permet de mesurer l’écart entre la déclaration de Morissanda Kouyaté et la situation réelle du pays à la veille du 5 septembre 2021 : le taux d’accès à l’électricité.

Selon les données de la Banque mondiale, environ 46,8 % de la population guinéenne avait accès à l’électricité en 2021. Il s’agit d’une statistique annuelle, et non d’une mesure effectuée précisément le 5 septembre. Elle donne néanmoins une indication de la situation énergétique du pays durant cette période.

Les chiffres communiqués à l’époque par les autorités guinéennes faisaient, eux aussi, état d’un taux de 46,62 % au 5 septembre 2021.

Depuis, cet indicateur a progressé. Entre 2021 et 2023, les données de la Banque mondiale font passer le taux d’accès à l’électricité de 46,8 % à 51,1 %. De leur côté, les autorités guinéennes ont communiqué un taux de 53 % pour l’année 2023.

Cette évolution peut notamment être liée à l’extension des réseaux de distribution, aux nouveaux branchements, aux projets d’électrification rurale, à l’achèvement de postes électriques et à l’amélioration des capacités d’acheminement de l’énergie.

Le poste électrique de Boké, par exemple, a contribué à l’alimentation de nouvelles localités. Les infrastructures d’interconnexion régionale ont également élargi les possibilités d’échanges d’électricité avec les pays voisins.

Une précision reste toutefois nécessaire : avoir accès à l’électricité ne signifie pas forcément bénéficier d’un courant permanent. Un ménage peut être raccordé au réseau et continuer à subir des coupures régulières. Le taux d’accès ne renseigne donc pas, à lui seul, sur la qualité et la continuité de la desserte.

Un débat politique qui gagnerait à s’appuyer sur les faits

Au regard de ces différents éléments, présenter la Guinée de septembre 2021 comme un pays sans électricité ne résiste pas à l’examen des données disponibles.

Cela ne veut pas dire que la situation énergétique était satisfaisante au moment de la prise du pouvoir par Mamadi Doumbouya. Les difficultés étaient bien réelles : délestages, insuffisance des réseaux de distribution, inégalités entre les zones urbaines et rurales, mais aussi problèmes de disponibilité de l’énergie. Ces obstacles pesaient déjà lourdement sur le quotidien des populations.

Mais ils ne sauraient effacer les infrastructures existantes, les capacités de production déjà constituées et les investissements réalisés au cours des décennies précédentes.

Le 5 septembre 2021, la Guinée ne partait donc pas de zéro. Elle disposait de centrales hydroélectriques et thermiques, de deux grands barrages récemment mis en service et de réseaux d’interconnexion avec plusieurs pays de la sous-région. Le défi était surtout de mieux exploiter ces capacités, de renforcer le transport et la distribution de l’électricité et de permettre au plus grand nombre d’en bénéficier effectivement.

La question soulevée par Ousmane Kaba reste, dans ce contexte, pleinement légitime. Comment expliquer que la Guinée puisse participer à des échanges et à des exportations d’électricité alors que des quartiers de Conakry et de nombreuses localités de l’intérieur continuent de manquer de courant ? Quels sont les termes des contrats conclus avec les pays voisins ? Quelles recettes ces échanges génèrent-ils réellement ? Et surtout, quelle part des capacités de production disponibles est consacrée à la satisfaction de la demande nationale?

Autant de questions qui méritent des réponses précises, au-delà des confrontations politiques.

Car le débat sur l’électricité en Guinée ne devrait pas se résumer à une bataille de déclarations entre responsables politiques. Il devrait permettre d’établir clairement ce qui a été réalisé avant 2021, ce qui a été poursuivi depuis, mais aussi les insuffisances qui persistent.

Les chiffres invitent, en tout cas, à une lecture plus nuancée de l’histoire énergétique récente du pays. Reconnaître les réalisations des régimes précédents ne revient pas à nier les efforts des autorités actuelles. De la même manière, défendre le bilan du pouvoir en place ne devrait pas conduire à occulter les infrastructures dont il a hérité.

Pour l’heure, le député Ousmane Kaba n’a pas encore réagi publiquement aux propos du chef de la diplomatie guinéenne.