Les maladies cardiovasculaires demeurent la première cause de mortalité dans le monde, l’infarctus aigu du myocarde figurant parmi les urgences les plus redoutées. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), elles ont été responsables de 19,8 millions de décès en 2022, soit environ 32 % de l’ensemble des décès enregistrés à l’échelle mondiale. Parmi eux, près de 85 % sont liés à un infarctus du myocarde ou à un accident vasculaire cérébral (AVC). Plus de trois quarts de ces décès surviennent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire. Par ailleurs, sur les 18 millions de décès prématurés (avant 70 ans) attribués aux maladies non transmissibles en 2021, au moins 38 % étaient imputables aux maladies cardiovasculaires. Souvent sous-estimée ou mal connue du grand public, la crise cardiaque survient pourtant de façon brutale et nécessite une prise en charge immédiate pour réduire le risque de décès et de séquelles. Dans cet entretien accordé à Guinée360, le Dr Ibrahima Sory Sylla, cardiologue et praticien hospitalier en France, décrypte les mécanismes de l’infarctus du myocarde, ses signes d’alerte, ses facteurs de risque ainsi que les moyens de prévention et de traitement. Il revient également sur les défis de sa prise en charge en Guinée et appelle à un renforcement urgent des capacités sanitaires, notamment l’accès à la coronarographie et aux soins spécialisés.
Guinee360 : Qu’appelle-t-on exactement l’infarctus aigu du myocarde ou crise cardiaque ?
Dr Ibrahima Sory Sylla : L’infarctus aigu du myocarde (crise cardiaque), correspond à la destruction d’une partie du muscle cardiaque à la suite de l’obstruction brutale d’une artère coronaire, le plus souvent par un caillot formé sur une plaque d’athérosclérose rompue. Il s’agit d’une urgence médicale absolue : chaque minute de retard entraîne une perte irréversible de cellules cardiaques (donc le temps c’est le muscle).
Quelle est la fréquence de l’infarctus du myocarde (crise cardiaque) en Guinée, en Afrique et dans le monde ?
Les maladies cardiovasculaires demeurent la première cause de décès dans le monde avec près de 20 millions de décès par an. En Afrique, leur fréquence augmente rapidement sous l’effet de l’urbanisation et du changement du style de vie, de l’hypertension, du diabète, du tabagisme et de l’obésité. En Guinée, il n’existe pas encore de registre national fiable, mais les données sont issues des registres d’hospitalisation. Il faut rappeler que la 1ère étude a été menée par le père fondateur de la cardiologie guinéenne le Pr Madigbè Fofana qui avait rapporté en 1988, 11 cas d’infarctus du myocarde avec 4 coronarographies. J’ai même fait ma thèse de Médecine sur la crise cardiaque des sujets de moins de 50 ans en 2013. Sur une période de deux ans, nous avons enregistré 127 cas de crise cardiaque dont 29 patients avaient moins de 50 ans et le plus jeune avait 28 ans. C’est pour dire que la crise cardiaque est bien présente dans nos contrées.
À partir de quel moment peut-on parler d’un véritable infarctus aigu du myocarde ?
Le diagnostic est confirmé par l’association d’une douleur thoracique évocatrice (douleur thoracique de survenue brutale, intense, irradiant vers membre supérieur gauche, mâchoire inférieure, parfois dans le dos, parfois au niveau de l’estomac, de durée prolongée, non calmée par les antalgiques usuels), de modifications caractéristiques de l’électrocardiogramme (ECG) et d’une élévation de certains marqueurs cardiaques notamment la troponine.
L’infarctus survient-il brutalement ou progressivement ?
L’événement est brutal mais résulte d’une maladie évoluant souvent depuis plusieurs années : l’athérosclérose. Il faut rappeler que la maladie peut se révéler à un stade tardif (stade de complications) au vu de l’absence de douleur thoracique ou douleur moindre chez certains patients (diabétique, sujet âge, femme).
Quelles sont les principales causes ?
Les principales causes sont l’athérosclérose, favorisée par l’hypertension artérielle, le diabète, le tabagisme, l’excès de cholestérol, l’obésité, la sédentarité, une alimentation déséquilibrée, le stress chronique et les antécédents familiaux.
Quels sont les premiers signes qui doivent alerter ?
Une douleur thoracique intense, prolongée (plus de 20 minutes), en étau, irradiant vers le bras gauche, les deux bras, la mâchoire, le cou ou le dos, accompagnée de sueurs, d’essoufflement, de nausées, de vomissements ou d’une sensation de mort imminente.
Ces symptômes sont-ils les mêmes chez tous les patients ?
Non. Les femmes, les personnes âgées et les patients diabétiques présentent fréquemment des formes atypiques : fatigue intense, essoufflement, douleurs abdominales ou malaise isolé. Parfois absence de douleur thoracique.
Comment distinguer un infarctus d’un simple malaise ?
Toute douleur thoracique persistante au repos, durant plus de 20 minutes, doit être considérée comme un infarctus jusqu’à preuve du contraire.
Que doit faire une personne qui présente ces symptômes ?
Appeler immédiatement les secours, rester au repos, éviter tout effort et ne jamais conduire elle-même jusqu’à l’hôpital.
Existe-t-il plusieurs types d’infarctus ?
Les deux principaux types sont : syndrome coronarien aigu avec sus décalage persistant du segment ST (STEMI) qui est une occlusion complète d’une artère coronaire nécessitant une reperfusion urgente (crise cardiaque) et le syndrome coronarien aigu sans sus décalage persistant du segment ST (NSTEMI) qui est une occlusion partielle.
Quelle est la différence entre un infarctus léger et grave ?
La gravité dépend de la taille de la zone atteinte, de l’artère concernée, de l’importance du lit d’aval, de la présence des collatéralités, du délai de prise en charge et des complications éventuelles.
Une personne peut-elle faire plusieurs infarctus ?
En l’absence d’un contrôle rigoureux des facteurs de risque et d’un traitement adapté, plusieurs infarctus peuvent survenir au cours de la vie.
Quels sont les principaux facteurs de risque ?
Il faut distinguer deux groupes :
Facteurs de risque non modifiables : âge (50ans chez l’homme et 60ans chez la femme), genre masculin, hérédité coronarienne
Facteurs risques cardiovasculaire modifiables : Hypertension artérielle, diabète, dyslipidémie, tabagisme, obésité, sédentarité, alcool, insuffisance rénale chronique, apnée du sommeil…stress
Quelles sont les catégories les plus exposées ?
Les hommes de plus de 45 ans et les femmes après la ménopause sont les plus exposés, mais les sujets jeunes peuvent également être concernés.
Les jeunes peuvent-ils être touchés ?
Oui, parfois dès 25 à 30 ans, notamment en cas de tabagisme, consommation de cocaïne, hypercholestérolémie familiale ou prédisposition génétique.
Les femmes enceintes présentent-elles un risque particulier ?
Le risque reste faible mais augmente en présence d’une hypertension, d’une prééclampsie, d’un diabète ou d’une thrombophilie.
Les enfants peuvent-ils être victimes d’une crise cardiaque ?
C’est exceptionnel et généralement lié à des anomalies congénitales de naissance des artères coronaires ou liée à certaines maladies inflammatoires.
Comment prévenir les complications cardiovasculaires chez un hypertendu ?
Par une prise en charge globale : réduction du sel, activité physique, perte de poids, arrêt du tabac et d’alcool, contrôle du diabète, traitement antihypertenseur et suivi médical régulier.
L’infarctus est-il héréditaire ou transmissible ?
Il n’est pas transmissible. Il existe cependant une prédisposition familiale augmentant le risque cardiovasculaire.
Quels sont les premiers gestes ?
Appeler les secours, mettre le patient au repos, desserrer les vêtements, surveiller la respiration et débuter une réanimation cardio-pulmonaire si nécessaire.
Quels sont les traitements disponibles ?
La revascularisation (Angioplastie coronaire avec pose de stent), thrombolyse lorsque l’angioplastie n’est pas disponible rapidement, antiagrégants plaquettaires, anticoagulants, statines, bêtabloquants, inhibiteur de l’enzyme de conversion (IEC) ou antagoniste des récepteurs de l’angiotensine 2 (ARA2) et réadaptation cardiaque et le contrôle des facteurs de risque cardiovasculaire.
Peut-on guérir complètement ?
Une récupération quasi complète est possible si la prise en charge est très précoce. C’est pour cela on dit souvent que le temps c’est le muscle (donc une course contre la montre, le malade doit être sur la table de coronarographie dans les 120mins donc 2h après le 1er contact médical, parce que la nécrose ou mort cellulaire commence à s’installer à partir de la 6ème heure de la douleur). En revanche, les cellules cardiaques détruites ne se régénèrent presque pas.
Quelles sont les conséquences possibles ?
Mort subite, insuffisance cardiaque, troubles du rythme et de la conduction, choc cardiogénique, arrêt cardiaque, invalidité….
Comment prévenir efficacement un infarctus ?
Contrôler sa tension, arrêter le tabac, pratiquer une activité physique régulière, avoir une alimentation équilibrée, contrôler le diabète et le cholestérol et maintenir un poids normal.
Que faire avant l’arrivée des secours ?
Rassurer le patient, le laisser au repos, appeler immédiatement les secours et commencer la réanimation si un arrêt cardiaque survient.
Quel rôle joue l’alimentation ?
Une alimentation riche en fruits, légumes, pauvre en sel, sucres et graisses saturées, diminue fortement le risque cardiovasculaire. En gros un régime type Méditerranéen.
Quel est le lien entre infarctus, hypertension et syncope ?
L’hypertension favorise l’athérosclérose. L’infarctus peut entraîner des troubles du rythme ou un choc cardiogénique responsables d’une syncope.
Qu’est-ce que l’hypertension artérielle ?
L’HTA correspond à une pression artérielle ≥ 140/90 mmHg en consultation, confirmée à plusieurs reprises. Et si possible à la MAPA (mesure ambulatoire de la pression artérielle).
Les fortes émotions peuvent-elles provoquer une crise ?
Les émotions intenses augmentent temporairement la pression artérielle. Chez un patient à haut risque cardiovasculaire, elles peuvent favoriser un événement cardiovasculaire, mais elles ne constituent pas à elles seules la cause d’un infarctus.
Le stress favorise-t-il l’infarctus ?
Oui. Le stress chronique favorise l’hypertension, l’inflammation, les troubles métaboliques et des comportements à risque comme le tabagisme.
À quelle fréquence contrôler sa tension ?
Au moins une fois par an chez un adulte en bonne santé et beaucoup plus régulièrement chez une personne hypertendue, selon les recommandations médicales.
Quelle est la place de l’activité physique ?
Au moins 150 minutes d’activité physique modérée par semaine permettent de réduire significativement le risque d’hypertension et de maladies cardiovasculaires.
Votre dernier message ?
L’infarctus aigu du myocarde ou crise cardiaque est une urgence médicale (c’est-à-dire une course contre la montre, car le temps c’est le muscle cardiaque) dont le pronostic dépend de la rapidité de la prise en charge. Adopter une bonne hygiène de vie, contrôler régulièrement sa tension artérielle, sa glycémie et son cholestérol, arrêter le tabac et consulter rapidement en cas de douleur thoracique persistante permettent de sauver des vies. A la population, toute douleur thoracique ou de l’estomac, il faut consulter un médecin pour faire au moins un électrocardiogramme. Aux autorités, c’est d’équiper nos structures hospitalières pour mieux prendre en charge les patients de façon optimale et rendre accessible la coronarographie.

