Dobo 2 Onivogui, sociologue : « La lutte contre la chicha ne peut pas se résumer à des opérations de police »

14 min de lecture

En Guinée, la chicha séduit de plus en plus de jeunes, portée par les effets de mode, l’influence des réseaux sociaux et le besoin d’appartenance. Mais au-delà des enjeux sanitaires, cette pratique soulève des questions sociales, culturelles et économiques. Dans cet entretien accordé à Guinee360.com, le sociologue Dobo 2 Onivogui décrypte les ressorts de cet engouement et appelle à une lutte durable fondée sur la sensibilisation, l’éducation, la recherche et l’application rigoureuse des mesures publiques.

Guinee360.com : Comment expliquez-vous, d’un point de vue sociologique, l’engouement d’une partie de la jeunesse guinéenne pour la chicha ?

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Dobo II Onivogui : Il faut éviter de réduire la question de la chicha à ses seuls aspects sanitaires. Pour bien comprendre ce phénomène en Guinée, nous devons aussi nous intéresser à ses dimensions sociales, économiques et culturelles.

Depuis plusieurs années, nous observons un intérêt grandissant pour cette pratique chez une partie de la jeunesse. La chicha est devenue, en quelque sorte, un phénomène de mode. Pour certains jeunes, elle ne se résume pas à la recherche du plaisir. Elle est aussi liée aux habitudes de leur entourage, aux moments de convivialité et à la volonté de s’inscrire dans un certain mode de vie. C’est pourquoi, il est important de comprendre ce qui attire les jeunes vers cette pratique avant de chercher à y mettre fin.

Quels facteurs sociaux, culturels et psychologiques expliquent l’adoption de cette pratique par les jeunes?

Plusieurs éléments entrent en jeu. Il y a d’abord le besoin d’appartenance. Certains jeunes adoptent des comportements simplement pour être acceptés par leurs amis. Lorsqu’ils fréquentent un groupe dans lequel la consommation de chicha est devenue habituelle, ils peuvent se sentir obligés de faire comme les autres pour ne pas être mis à l’écart.

L’influence des réseaux sociaux compte également beaucoup. Les artistes, les footballeurs et d’autres célébrités sont des modèles pour de nombreux adolescents. Lorsqu’ils voient ces personnalités consommer de la chicha, certains peuvent être tentés de les imiter, en associant cette pratique à la modernité ou à un mode de vie auquel ils aspirent.

Il y a aussi de la curiosité et du plaisir. Certains essaient la chicha parce que leurs amis en consomment, sans nécessairement mesurer les implications de leur geste. L’environnement social joue donc un rôle important dans l’adoption de cette habitude.

15 octobre 2026

Comment appréciez-vous la décision des autorités guinéennes de renforcer la lutte contre la chicha ?

Je pense que cette décision est à saluer, puisqu’elle traduit une volonté de protéger la santé publique. Mais il faut rappeler que les autorités guinéennes ne s’intéressent pas à cette question pour la première fois. En 2019 déjà, un arrêté avait été pris pour encadrer la consommation et la commercialisation de la chicha, avec notamment des dispositions concernant certaines catégories d’âge.

Dans un premier temps, ces mesures avaient entraîné une baisse de la consommation et du nombre de lieux de vente. Pourtant, par la suite, nous avons assisté à une nouvelle multiplication des établissements spécialisés. Il faut donc se demander ce qui n’a pas fonctionné et pourquoi les premières mesures n’ont pas produit des effets durables.

Le plus important, aujourd’hui, c’est d’assurer la continuité de l’action publique. On ne peut pas multiplier les opérations de lutte, constater une baisse temporaire, puis laisser la situation reprendre de plus belle.

Il faut également agir sur les circuits d’approvisionnement. Puisque la chicha est importée, les contrôles doivent concerner les grands importateurs et les circuits de distribution, pas seulement les petits revendeurs dans les quartiers. Les équipements saisis doivent aussi faire l’objet d’un suivi rigoureux pour éviter qu’ils ne réapparaissent sur le marché.

L’interdiction et la répression peuvent-elles suffire à faire disparaître la chicha, ou risquent-elles de favoriser sa clandestinité ?

Les mesures de lutte ne sont pas mauvaises en elles-mêmes. Mais il faut d’abord aider les jeunes à comprendre les conséquences de la consommation de chicha sur leur santé, leur vie sociale et leur parcours scolaire.

Dire à un jeune que la chicha est interdite ne suffit pas forcément à le convaincre d’arrêter. Il faut lui expliquer pourquoi cette pratique pose problème. À mon sens, la répression devrait intervenir après un travail sérieux d’éducation et de sensibilisation, dès le plus jeune âge.

Nous voyons des jeunes consacrer une part importante de leur temps à la consommation de chicha et aux activités qui l’entourent, parfois au détriment de leurs études. Lorsqu’une pratique s’installe dans un groupe, elle peut finir par occuper une place importante dans le quotidien de ses membres.

Les parents ont ici un rôle essentiel. Mais il ne faut pas oublier les artistes et les célébrités, dont l’influence sur les jeunes est considérable. Des milliers d’adolescents les prennent pour modèles. Ce qu’ils montrent sur les réseaux sociaux peut donc avoir des conséquences sur les comportements de ceux qui les suivent.

Il ne s’agit pas de tout interdire sans explication. Si les consommateurs ne comprennent pas les raisons des mesures prises, certains risquent simplement de chercher des moyens de contourner les interdictions. Il faut donc travailler sur les causes du phénomène et amener les jeunes à prendre conscience des risques.

Quelles conséquences le renforcement de la répression peut-il avoir sur les jeunes consommateurs, les exploitants d’établissements de loisirs et leurs employés ?

Lorsqu’une interdiction est appliquée brutalement, sans véritable travail de sensibilisation, elle peut pousser certains consommateurs à poursuivre leurs habitudes dans la clandestinité. Au lieu de renoncer à la chicha, ils peuvent chercher des endroits où consommer à l’abri des contrôles.

Il faut aussi prendre en compte les conséquences économiques pour les exploitants des établissements concernés et leurs employés. La fermeture de ces lieux peut entraîner une perte de revenus pour les personnes qui y travaillent. C’est une réalité sociale qu’il ne faut pas ignorer.

Cela ne veut pas dire que les intérêts économiques doivent passer avant la santé publique. Mais les autorités doivent mesurer les effets de leurs décisions et réfléchir aux moyens d’accompagner les personnes touchées.

L’essentiel est de ne pas croire que l’interdiction suffit à faire disparaître une pratique. Lorsqu’un comportement est profondément installé dans les habitudes d’un groupe, il peut se poursuivre discrètement si l’on ne s’attaque pas aux raisons qui le motivent. Le contrôle doit donc aller de pair avec l’information, l’éducation et la responsabilisation.

Comment concilier la protection de la santé publique avec la nécessité de comprendre les réalités sociales qui favorisent la consommation de chicha ?

Les mesures publiques seraient plus efficaces si elles s’appuyaient sur des données fiables et des recherches scientifiques, notamment en sociologie.

Nous devons d’abord savoir qui consomme la chicha, quel est l’âge des consommateurs, quel est leur milieu social et dans quelles circonstances ils passent à cette pratique. Il faut aussi comprendre ce qui les motive : la pression des amis, la curiosité, le plaisir ou encore la recherche d’une certaine reconnaissance sociale.

Une fois ces éléments connus, il devient plus facile de proposer des solutions adaptées. Il faut également donner la parole aux jeunes concernés. Leurs expériences et leurs propositions peuvent aider à mieux orienter les actions de prévention.

On ne peut pas combattre efficacement un phénomène social sans en connaître les causes. Si l’on se contente de réprimer sans comprendre les réalités du terrain, on risque de passer à côté du problème.
Les recherches sociologiques permettraient ainsi de mieux cibler les interventions, d’en mesurer les résultats et de corriger les stratégies lorsque cela s’avère nécessaire.

On constate également un intérêt croissant des femmes pour la consommation de chicha. Comment expliquez-vous cette évolution ?

Plusieurs raisons peuvent expliquer cet intérêt. Comme chez les hommes, le besoin d’être acceptée dans un groupe peut jouer un rôle important. Une jeune femme qui fréquente des amies ou des collègues consommant déjà de la chicha peut être tentée de faire comme elles pour se sentir intégrée.

Il y a aussi la manière dont certaines perçoivent cette pratique. Pour elles, consommer de la chicha peut être associé à la modernité ou à un certain mode de vie. Elles peuvent y voir une façon de montrer qu’elles sont ouvertes à de nouvelles habitudes.

Mais il faut rester prudent et éviter les généralisations. Les motivations ne sont pas les mêmes pour toutes. Certaines peuvent agir par curiosité, d’autres par plaisir ou sous l’influence de leur entourage.

Là encore, des études permettraient de mieux comprendre les profils des consommatrices et les raisons qui les poussent à adopter cette pratique.

Quelles mesures complémentaires à la répression permettraient de lutter durablement contre la consommation de chicha en Guinée ?

Il faut d’abord poursuivre les recherches pour mieux comprendre les causes de la consommation. Mais il est tout aussi important de passer à l’action sur le terrain.

Les réseaux sociaux, par exemple, peuvent devenir de véritables outils de sensibilisation. Une grande partie des jeunes les utilise quotidiennement. Des campagnes régulières, diffusées sur les pages les plus suivies, permettraient de mieux faire connaître les risques liés à la chicha.

La famille doit également jouer pleinement son rôle. Les parents ont besoin de dialoguer avec leurs enfants, de s’intéresser à leurs fréquentations et de leur expliquer les conséquences de certains comportements. La banalisation de la consommation dans les quartiers est préoccupante, surtout lorsque les adultes finissent par ne plus y prêter attention.

Il faut aussi multiplier les causeries éducatives dans les quartiers et les établissements scolaires. Ces échanges peuvent aider les jeunes à réfléchir à leurs habitudes, à poser des questions et à mieux comprendre les risques auxquels ils s’exposent.

Il ne faut pas non plus négliger les conséquences financières et sociales d’une consommation régulière. À cela s’ajoutent les risques pour la santé et les désagréments que la fumée peut occasionner aux personnes présentes.

L’objectif doit être de faire de la prévention un effort collectif. Les autorités ne peuvent pas porter seules cette responsabilité : les familles, les éducateurs, les chercheurs, les acteurs des réseaux sociaux et les jeunes eux-mêmes doivent y prendre part.

Quel message adressez-vous aux consommateurs, aux revendeurs et aux importateurs de chicha ?

Je demande d’abord aux jeunes de faire preuve de prudence. Il ne faut pas adopter une pratique simplement parce qu’elle est à la mode ou parce que des amis et des célébrités la présentent comme quelque chose de normal.

La consommation régulière de chicha ne doit pas être banalisée. Les jeunes doivent chercher à comprendre les risques sanitaires associés aux produits qu’ils utilisent et éviter de se laisser guider uniquement par les habitudes de leur entourage.

Aux revendeurs et aux importateurs, je rappelle qu’il existe d’autres activités pour gagner sa vie. Si les autorités ont décidé de restreindre cette activité, les acteurs concernés doivent en tenir compte et respecter les règles en vigueur. Les grands importateurs ont notamment une responsabilité dans les circuits d’approvisionnement.

Au fond, la lutte contre la chicha ne peut pas se résumer à des opérations de police ou à des fermetures d’établissements. Elle doit mobiliser l’ensemble de la société. C’est en associant la prévention, l’éducation, la recherche et l’application des mesures publiques que nous pourrons espérer des résultats durables.