Connect with us

Guinée : Fria, de l’eldorado à la descente aux enfers

Publié

Le

Fria, ville minière située à 160 km au nord de Conakry traverse une crise sans précédent depuis le 4 avril 2012 suite à l’arrêt de l’usine d’alumine de Rusal-Friguia. La mise à l’arrêt de l’usine a été provoquée par une grève déclenchée par le syndicat des travailleurs qui réclamait l’amélioration des conditions de vie et de travail. Les nombreuses tentatives de négociations et d’intermédiations n’ont jusqu’à présent pas permis d’empêcher la radicalisation des positions entre le syndicat et la direction générale de l’usine.

Pourtant, la population de cette ville estimée à près de 120 000 habitants, vivait principalement des retombées de cette industrie. Après la construction de l’usine en 1957 par le français Péchiney, la ville a vite pris un envol économique et démographique. Depuis le déclenchement de cette grève générale conduisant l’usine à l’arrêt, la crise est totale et la ville a fini par se vider de ses habitants naguères venus de tous les horizons.

Autrefois considérée comme ”petit Paris” où l’électricité fonctionnait en continue et l’eau du robinet coulait sans interruption toute l’année alors que le reste du pays était plongé dans une obscurité totale, Fria ressemble aujourd’hui à une citée fantôme.

Les populations qui ont cru à une reprise très prochaine des activités ne font qu’accumuler des difficultés de jours en jours. Alors que la vie de Fria était essentiellement liée à la marche de l’usine, désormais tous les secteurs sont à l’agonie : l’économie en récession, les travailleurs laissés pour compte, l’éducation des enfants sacrifiée, des familles disloquées, la délinquance  un sport au quotidien, des cités des cadres à l’abandon ou en ruine, des ex-bourgeois de la ville transformés en mendiants. C’est l’image actuelle de l’ex ”petit Paris” écornée par la mise de la clef de l’usine sous le paillasson.

Économie en difficulté : Comme le disent nombreux de ses habitants, Fria est abandonnée à elle-même. Elle manque de tout : eau, électricité, nourriture, moyens de survie… Avant avril 2012, plusieurs entreprises de sous-traitance évoluaient avec le fonctionnement de l’usine. Des vendeurs de pièce détachées, des commerçants, des marchands ambulants, des transporteurs, et même des femmes vendeuses d’eau fraîche gagnaient leur pain grâce à Rusal ou aux travailleurs de cette firme russe. Depuis la fermeture, toutes les activités sont paralysées. De nombreuses entreprises ont mis la clé sous la porte. Des familles entières ont ainsi vu leur condition de vie fortement se dégrader. “Ce qui fait mal, c’est qu’on a l’impression que la situation ne fait que s’aggraver. Nous avons perdu espoir. On ne travaille pas, on ne gagne rien”, déplore un ancien travailleur de l’usine.  Signe des difficultés économiques, certains pères de famille n’hésitent pas à vendre leurs électroménager à vil prix.

Reconversion vers d’autres métiers à la quête de survie :D’anciens travailleurs de l’usine de Fria se sont reconvertis dans d’autres métiers pour se constituer une source de revenu afin de joindre les deux bouts. La conduite de motos-taxis et de taxi-brousse par exemple est devenue le domaine de prédilection de plusieurs d’entre eux y compris de jeunes étudiants. D’anciens cadres  de l’usine se sont vus obligés de se tourner vers cette activité pour soutenir leurs familles. Oumar Camara exerce cette activité pour dit-il éviter d’être un mendiant. «J’ai au moins 34 Dollar de recette journalière, ce qui me permet de payer de la nourriture à ma famille. Je fais cela pour avoir le pain quotidien », explique-t-il. Même constat dans l’agriculture, où des nombreuses familles ont rejoint des villages pour cultiver divers produits. Plusieurs hectares de terres ont été ainsi aménagés. Pendant la saison pluvieuse, la campagne ne désemplit pas. Dans le petit-commerce, les femmes sont nombreuses à s’y lancer. Hawa Sylla, épouse d’un ancien travailleur de l’usine vend de la glace à piller et des jus de fruits locaux au marché central de Fria. « Ça me permet d’acheter des condiments pour préparer les repas afin d’aider mon mari qui, comme vous le savez, ne travaille pas depuis la fermeture de l’usine », témoigne-t-elle.

Suicide de pères des familles : L’autre conséquence de l’accentuation de la pauvreté est la progression du taux de suicide. Pour certains pères de famille, voir leurs enfants rongés par la faim est pire que la mort. C’est pour cette raison qu’ils recourent ainsi désespérément au suicide afin d’échapper à cette “humiliation”. Même si aucun chiffre officiel n’est disponible, certains habitants notent selon leurs estimations au moins une vingtaine de cas de suicide. “Il est arrivé un moment où chaque deux jours on enregistrait un mort par suicide. J’ai connu un père de six enfants qui s’est ôté la vie parce qu’il ne supportait plus de voir sa famille rester toute une journée sans manger”, se souvient Elhadj Sinkoun Camara. Pourquoi les gens prennent cette décision extrême? “C’est parce qu’il n’y a plus d’espoir. Pourtant, l’homme vit d’espoir”, explique un sage sexagénaire.

Hausse du taux de divorce : La crise économique a exercé une pression sans précédent dans le foyer de nombreux anciens travailleurs. Plongés dans le chômage et malgré une assistance financière non régulière de 168 Dollar US, la traversée du désert est à son comble. L’une des conséquences directes de cet état de fait est la croissance du nombre de divorces dans les foyers. Des tensions, des disputes et le manque de respect mutuel ont été les principaux facteurs de cette situation. Des couples qui se sont mariés depuis des décennies ont fini par se quitter. Ne digérant pas cette « humiliation », certains pères de famille ont aussi déserté leurs foyers laissant du coup des enfants et leurs mères à la merci de la pauvreté.

Dislocation des structures familiales : La fermeture de l’usine a mis des milliers de familles dans des difficultés économiques accrues. Plusieurs pères de famille ont trouvé nécessaire de chercher des foyers d’accueil pour leurs enfants. Les familles se sont divisées. Des enfants de mêmes parents se sont vus séparés et confiés à des familles vivant dans des régions différentes. Ousmane et Amadou Diallo sont de même père et de même mère mais le premier vit chez son oncle paternel à Lélouma en Moyenne Guinée et le second est confié à sa tante à Conakry.

Pas d’économie, l’éducation vouée à l’abandon et des écoles fermées : Maillon fort pour le développement national d’un pays, l’éducation a été fortement touchée à Fria suite à l’arrêt de l’industrie d’alumine. Par manque de moyens financiers pour continuer à envoyer leurs enfants dans les écoles privées, des parents ont opté pour l’école publique où l’enseignement est gratuit. En conséquence, des établissements privés qui recevaient des milliers d’élèves se sont vidés de leurs effectifs. D’autres établissements privés, à cause des grèves répétées du personnel enseignant pour non-paiement des salaires ont fini par fermer leurs portes. Pire, dans les établissements publics, l’investissement étatique est quasi inexistant. Dans certaines salles de classe, des élèves suivent les cours à même le sol. De nombreux enfants ont, par ailleurs, tout simplement abandonné l’école faute de moyens financiers pour assurer les fournitures scolaires.

“Nous vivons dans une situation difficile qu’on ne peut pas expliquer. Nous n’avons rien. Souvent, nos enfants vont à l’école sans manger. Quand on n’a pas à manger comment peut-on régler les frais de scolarisation de nos enfants ? Vous comprenez que c’est impossible”, regrette Mariama Camara, la trentaine, une mère de quatre enfants. Avec des écoles privées qui ferment leurs portes et des établissements publics en sous-effectif, le taux de scolarisation à Fria est en chute libre.

Fria se vide de ses habitants : ‘’Beaucoup de nos amis ont fui Fria depuis la fermeture de l’usine. Et nous, on ne peut pas fuir nos enfants et nos maris. C’est ici que nous connaissons. Et c’est pourquoi moi je fais ce petit commerce pour trouver de quoi manger et élever mes enfants’’, confie Mariame Kamano, vendeuse au marché central de Fria. Ce mouvement des populations s’explique en grande partie par la fuite des difficultés économiques et la recherche de travail dans des villes environnantes, notamment à Conakry. Certaines villes lointaines dont celles aurifères ont aussi accueilli plusieurs ressortissants de cette ville. C’est ainsi, qu’à Siguiri, des Friakas (les habitants de Fria) se sont réorientés vers l’exploitation artisanale de l’or. A Conakry, des anciens travailleurs de l’usine se sont redirigés vers le secteur informel du commerce. L’argent ainsi généré est transféré à leurs familles restées à Fria pour leur permettre de subvenir à leurs besoins quotidiens. « Je me débrouille actuellement à Labé pour trouver de l’argent afin de soutenir mon épouse et mes deux enfants restés à Fria. » dit Abdoulaye Diallo. L’air désolé, cet ancien commerçant de Fria ajoute qu’il est donc obligé de s’éloigner de sa famille car à Fria il a tout perdu. « Mes clients sont partis sans payer leurs crédits. Même l’usine me doit de l’argent pour des pièces de rechanges, j’ai tous les bons de commandes. Malheureusement, je ne vois personne à qui réclamer mon argent. Tous les expatriés sont rentrés. Tous mes espoirs se sont envolés » affirme t-il.

Au centre- ville, la cité qui abrite les ingénieurs, autrefois ornée de fleurs, est devenue une citée buissonnière. Les bâtiments sont laissés à l’abandon. Seuls quelques agents de sécurité sont postés derrière les cours. A l’intérieur, pas d’occupants, les imposants immeubles communément appelés les ‘’trois tours’’ éprouvent le besoin d’être entretenus. Faute d’électricité, les ascenseurs n’ont plus bougé depuis longtemps et ont fini par devenir des nids d’araignées.

Insécurité galopante : En proie aux difficultés financières, la ville a connu une montée en flèche de l’insécurité. De plus en plus des jeunes tombent dans la délinquance. Plongée dans l’obscurité, l’agglomération est devenue vulnérable face aux agissements des malfrats. Les attaques à main armée se multiplient. En février 2014, en moins d’une semaine, le commissariat de police de la ville a enregistré trois attaques sur des boutiques et magasins qui ont été mis à sac. Des assauts de malfrats qui tuent par balles sont devenus récurrents. Les petits vols ont aussi connu une augmentation spectaculaire.  Avec le manque d’effectif des agents des services de sécurité, la crise économique et l’obscurité, les citoyens de Fria sont devenus une proie facile pour les malfrats.

Quelles leçons à tirer ?
Le gouvernement guinéen et Rusal peinent à relancer l’usine.  Les études de faisabilité prévoient deux solutions : La reconstruction de l’usine (elle pourrait être opérationnelle en 2019) ou sa réparation.  Cependant, la chute du prix des matières premières sur le marché ne plaide pas en faveur d’une relance de l’usine. En conséquent, les habitants de Fria risque de perdurer dans la crise actuelle pour les mois voire les années à venir.

L’une des principales conclusions à tirer de cette crise est que la dépendance de la ville vis-à-vis de l’usine était existentielle et que rien ou presque n’avait été planifié pour mitiger les conséquences de la fermeture de l’usine. Il s’agissait d’une vraie ville éphémère. Dissocier donc  la survie de la ville au fonctionnement de l’usine pourrait éviter à Fria et aux autres communautés minières de revivre ce genre de difficultés cauchemardesques. La ville de Fria doit penser à diversifier ses activités économiques pour s’orienter vers l’agriculture principalement. Ce qui est arrivé à Fria doit servir de leçon à d’autres villes minières telles que Kamsar, Sangaredi et Siguiri afin d’éviter le même sort après les mines. C’est le bon moment pour ces villes et pour les décideurs publics de se penser sur la diversification vers l’agriculture, le commerce, les services, etc.

Abdoul Rahamane Diallo, Coordonnateur de programme, Bureau D’OSIWA en Guinée
Suivez Abdoul Rahamane sur Twitter : @abdoul960

Publicité
2 Commentaires

Laisser un commentaire

Publicité
Publicité

Copyright © 2014-2019 GUINEE360.
Made with ❤️ in 🇬🇳 by FXBNO.