
Grand, oui grand, comme beaucoup d’autres jeunes que t’as aimés, c’est comme cela que je t’ai toujours appelé. Pas seulement parce que t’avais cette taille élevée. Pas seulement parce que t’étais mon aîné. Grand, oui t’avais aussi le grand esprit qui sied à ceux que je dois respecter. Je n’étais encore qu’un sale petit gone lorsque je t’ai croisé. À cette époque pas si éloigné, le théâtre commençait à peine à me coloniser. C’est bien des années passées dans la poussière de notre Guinée torturée, dans la froideur de la France de la liberté, c’est bien après que les dieux m’ont mis sur ton chemin envié. T’avais pris de l’embonpoint sur le parcours de ta vie pourtant bien chargée. Combattant infatigable pour notre liberté, gardien des principes et des règles de notre démocratie en chantier, sentinelle de nos rêves que les boulimiques du pouvoir voudrait briser, artisan de la paix et de notre cohésion sociale que les autocrates ont de tout temps malmené, soldat débonnaire dans notre quotidien trituré, ils ont éteint ta lumière sans sourciller. Ils ont appuyé sur l’interrupteur qui a voilé nos coeurs d’une maléfique obscurité. Tu t’en es allé en demandant à ceux qui étaient là de te sauver. Tu irriguais déjà cette maudite terre de Guinée de ton sang qu’on t’a chapardé. Ta sueur ne suffisait plus, grand, il nous fallait aussi cet hémoglobine non consenti éclaboussant le chaud macadam d’un pays sacrifié. Au carrefour de la tourmente habituelle et des flagellations consommées, on nous t’a consumé à coups de ces crépitements de kalaches dont le Guinéen s’est finalement accomodé. T’es parti sans te retourner, au moment où la patrie avait besoin de ce sens d’ouverture que t’as partout cultivé. Nos âmes orphelines de ta rigueur et de ton exigence ne seront plus jamais rassasiées.
Grand, ils t’ont tué. Ils t’ont éliminé. Leurs balles léchées de lâcheté t’ont fauché. Leurs feux tachetés de médiocrité t’ont allumé. Leurs armes cachetées de pusillanimité t’ont terrassé. Alors que mon frère, mon ami, debout tu devais rester. Les pieds dans le sol bien plantés, te connaissant débonnaire illuminé, t’as dû leur rire au nez lorsqu’ils t’ont menacé. T’as dû vouloir raisonner, en leur expliquant qu’il fallait absolument que votre conflit soit désamorcé. Que même si ta voiture était conflictogène et le contexte irrité, qu’il y avait d’autres moyens de résoudre tout ceci sans qu’une goutte de sang ne soit versé. Mais ils ne t’ont pas écouté.
Grand, ils nous t’ont volé. A cet instant où ton âme s’est envolée, quelle n’aura pas été ton amertume de voir sortir ta Guinée de la pauvreté sans être tourmentée! Quelle n’aura certainement pas été ta douleur de partir sans avoir terminé la mission qui t’avait été confiée! Pourquoi t’a-t-il fallu mon frère, abdiquer? Pourquoi t’as dû renoncer? Je refuse de croire que t’étais fatigué. Je sais que ta tête fourmillait de nos ténèbreuses fadaises que t’avais le secret de transformer en de lumineuses réalités. Soutenues par de paroles apaisées, d’explications detaillées et une argumentation passionnée. Qui, dis-moi qui, de ta place de l’ether élevé, puisque tu surplombes désormais nos âmes endeuillées, dis-moi qui avait intérêt à te la faire boucler? Comment ces extincteurs de ta lumière se sont engouffrés dans ton véhicule protégé? Pourquoi 96h après qu’on t’ai assassiné n’a-t-on pas encore les traces de ta voiture volée? Pourquoi t’a-t-on tiré à cet endroit pour que tu perdes autant de sang avant qu’à l’hôpital tu ne sois arrivé? Pourquoi a-t-il fallu que cinquante minutes s’écoulent avant que tu ne reçoives des soins appropriés? Tu t’es confié à plusieurs reprises à tes amis pour dire que t’étais menacé? Où sont ces lâches et poltrons qui ont fait de tes nuits des sommeils agités? Sont-ils derrière cet acte crapuleux et cette infamie, cette ignominie de nouveau répétée? Qui va répondre à toutes ces questions qui nous hantent et t’empêcheront de jouir d’un repos pourtant bien mérité?
En ce vendredi de macabre soirée, la ciel a grondé et la terre a tremblé. L’un ayant entendu les coups de feux qui t’ont traversé; l’autre s’étant désespérément imbibée de ton sang lâchement ingurgité. Je sais que tu ne nous tendras plus cette main fraternelle que jamais plus nous ne pourrons serrer. Je sais que ton sourire malicieux s’est définitivement figé. T’as rejoint cette demeure où jamais par contre tu ne sentiras esseulé. T’y retrouveras d’autres compagnons qui nous tout aussi été prématurément arrachés. Tu leur transmettras le salut de notre Guinée qui se tortille d’impunité et se raidit d’animosité. Tu leur diras que pour l’instant ici rien n’a changé dans notre destin torturé. Tu leur diras que nous avons toujours aussi peur d’être la prochaine victime de l’insécurité. Tu leur diras que notre État est toujours aussi laxiste pour qu’on se sente mieux protégé. Tu leur diras, mon frère, que nous regrettons vos départs anticipés et la manière dont toi et d’autres nous ont précocement quitté. Tu leur diras, je t’en conjure dis-leur que pour toujours nous regretterons ta générosité et qu’elles nous manqueront ton humilité, ta fraternité et ton sens inégalé de la solidarité. Dis-leur, grand, je t’en supplie, qu’ici « la mort se délecte à cueillir le vert avant le mûr » sans se gêner et qu’il y a longtemps que Dame Thémis tirée. Dis, dis-leur grand, que Thierno Aliou Diaouné, ce n’est plus un nom indûment lâché, mais un état d’esprit que tu nous as laissé et que nous nous engageons à perpétuer. Même si c’est un héritage auquel nous aurions pour le moment aimé renoncer. Hélas, c’est autrement que l’obscurité en a décidé. Le sillon de lumière que dans nos coeurs cependant t’as tracé, lui, restera allumé. Parce que c’est en milliers de lucioles frétillantes que dans le pays il s’est éparpillé. Dans cette Guinée à qui tu t’es donné, cette Guinée-là faite de convulsions répétées ne devra un jour son repos qu’en se repentant de ces crimes sous-estimés. Et quand le pays aura traversé les secousses du purgatoire afin que de ses souillures il soit lavé, alors nous élèverons fièrement le monument à vos noms de martyrs de notre liberté et de notre fraternité retrouvées. En attendant ces jours heureux de dissipation des brumes fiévreuses au profit d’écumes joyeuses qui nous ramènent à plus de lucidité à l’égard de notre propre humanité, je ferme ma gueule et je dégage!
Soulay Tchianguel
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